France

Ségolène Royal dans la mêlée des «gilets jaunes»

L’ancienne candidate socialiste à la présidentielle française se bat contre l’écologie «punitive» incarnée par la hausse des prix du diesel qui alimente le front anti-Macron

Elle se garde, pour l’heure, d’endosser le jaune. C’est, ironie du moment, dans un tailleur bleu presque pétrole que Ségolène Royal, 65 ans, nous parle de la colère qui monte, en France, devant la hausse promise des carburants, et du diesel en particulier. L’ancienne candidate socialiste à la présidentielle de 2007 vient de sortir Ce que je peux enfin vous dire (Ed. Fayard), un livre plaidoyer pour son action comme ministre de l’Ecologie sous le quinquennat Hollande, et sa défense ancienne d’une démocratie plus «participative». Mais d’emblée, le sujet du moment l’emporte: le 17 novembre, des millions de Français pourraient bien se retrouver sur les routes et dans les rues, pour dire non à cette nouvelle poussée des prix à la pompe. Et ce malgré les annonces du premier ministre Edouard Philippe, qui a confirmé ce mercredi la mise en place de 500 000 «primes de conversion» (jusqu’à 4000 euros) permettant aux automobilistes de se séparer de leurs véhicules diesel au profit de voitures moins polluantes.

«Ça ne peut pas marcher»

«Le nœud de ces colères est politique, explique-t-elle. On ne doit pas faire d’écologie punitive. Ce gouvernement utilise l’argument de l’écologie pour instaurer de nouvelles taxes et faire rentrer plus de recettes fiscales. Ça ne peut pas marcher. Les gens distinguent entre l’affichage vert et la réalité. La taxe carbone sans contrepartie tangible est un piège.» Lorsqu’elle dirigeait le Ministère de l’écologie, Ségolène Royal avait eu, il est vrai, son lot d’échecs en la matière. En octobre 2014, l’abandon de l’écotaxe sur les poids lourds avait viré au fiasco budgétaire, entraînant un coût pour l’Etat de près de 1 milliard d’euros, compte tenu des dommages et intérêts à payer aux fabricants des portiques à péage destinés aux autoroutes, puis abandonnés. 2014-2018, même impasse? «Non, ce n’est pas comparable, poursuit l’ancienne présidente de la région Poitou-Charentes. Ce gouvernement taxe tous les automobilistes. Ce qui revient à pénaliser les plus dépendants de la voiture, sur nos territoires qui, déjà, se sentent délaissés et méprisés.»

Ils utilisent l’écologie pour faire des impôts. Donc ils produisent en retour du populisme anti-vert

Ségolène Royal

Ce mercredi, Emmanuel Macron interviendra à la télévision pour confirmer les annonces du gouvernement, qui visent aussi à éliminer (avec aides à la clé) les chaudières au mazout. Sauf que jusque-là, les aménagements fiscaux proposés par l’exécutif n’ont pas calmé l’ardeur des «gilets jaunes», ces opposants irréductibles aux hausses de carburant, prêts à bloquer le pays. Pas étonnant, selon Ségolène Royal: «On doit concevoir l’écologie en rapport avec les réalités que les gens vivent. Cette hausse simultanée du diesel et de l’essence est le pur produit de techniciens, de bureaucrates qui n’en mesurent pas les conséquences. Ils utilisent l’écologie pour faire des impôts. Donc ils produisent en retour du populisme anti-vert…»

«On réforme mal»

Quelle solution? Ségolène Royal est prudente. En janvier 2019, les plans actuels du gouvernement prévoyaient une hausse de plus 6,5 centimes le litre pour le diesel et de plus 2,9 centimes pour le sans-plomb 95. Des hausses conformes aux engagements présidentiels d’Emmanuel Macron. Faut-il l’aménager? «La hausse doit être raisonnable et surtout liée à des avantages, à des bénéfices concrets pour ceux qui jouent le jeu de la transition énergétique. Le pire, c’est lorsque les automobilistes ont l’impression de payer plus pour rien.» Juge-t-elle populiste ce mouvement spontané des «gilets jaunes», aujourd’hui exploité par les opposants au président, dont certaines figures de proue, telles Jacline Mouraud (6 millions de vues pour ses vidéos sur YouTube), se félicitent d’avoir voté blanc aux deux tours de la présidentielle? «Je n’ai jamais cru que le bazar dans le pays était la preuve de la réforme, répond-elle au Temps. Or c’est la tentation actuelle. On prétend réformer parce que les Français sont en colère. Mais s’ils sont énervés, c’est qu’on réforme mal, sans les impliquer, sans les associer.»

Sa France est aux antipodes de celle de Macron

Un proche de Ségolène Royal

Côté politique, l’ancienne ministre socialiste, qui a pris ses distances avec le PS, peut profiter politiquement de la situation actuelle. Et elle le sait. Figure de proue marquée à gauche, mais saluée pour ses positions pro-famille et pro-autorité, Ségolène Royal a la stature d’un possible recours, par exemple pour les élections européennes de mai 2019. Le bruit court d’ailleurs, à Paris, qu’elle pourrait présenter une liste avec l’ancien ministre centriste de l’Environnement Jean-Louis Borloo, furieux d’avoir été maltraité par Emmanuel Macron, qui n’a guère tenu compte de son rapport sur les banlieues remis en mai dernier. L’ancienne ministre réfute, reconnaît «être sollicitée» et promet d’en reparler en janvier. Un de ses lieutenants, ancien membre d’Europe Ecologie Les Verts, fait la comparaison avec les Vert’libéraux en Suisse. Installer l’écologie au cœur du débat économique, miser sur l’incitation plus que sur les sanctions: «Ségolène a un atout. Elle n’est pas considérée par l’opinion comme dogmatique. Les gens lui reconnaissent une capacité d’écoute et de décision», confirme cet interlocuteur.

Rempart contre les populismes de droite?

L’intéressée, militante de longue date de la cause féminine et de la parité en politique, compte aussi rassembler les électrices en ranimant la question de la parité et de la place des femmes en politique: «Impliquer les femmes toujours plus, c’est se prémunir contre des mesures trop arbitraires, tombées d’en haut. Nous sommes plus sensibles au quotidien des familles, aux conséquences sur les enfants.» Tiens, justement: plusieurs leaders des «gilets jaunes» sont des femmes: infirmières, agricultrices, élues rurales, mères de famille. Et l’extrême droite tente en coulisses de les récupérer. Ségolène, rempart contre les populismes de droite? «Sa France est aux antipodes de celle de Macron et elle le sait, conclut un de ses proches. Sa force est d’incarner ce qui manque à l’actuelle majorité: un vrai sens du pays.»


A lire: «Ce que je peux enfin vous dire», Ségolène Royal (Ed. Fayard)

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