Bâtiments modernes, hygiène impeccable, et qualité de soins internationalement reconnue. A priori, l’hôpital Hadassah passe pour le plus étendu du Proche-Orient avec ses trois sites à Jérusalem et ses cliniques privées réservées au tourisme médical. Sauf que mardi, la deuxième chaîne de Kol Israël (la radio publique israélienne), a entamé cette image idyllique en diffusant une longue enquête démontrant que l’on y pratique la séparation entre les patients juifs et leurs homologues arabes musulmans et chrétiens.

Cette discrimination est surtout marquée dans la maternité où les femmes arabes et juives en passe d’accoucher ou l’ayant fait ne se retrouvent jamais dans les mêmes chambres «pour éviter les problèmes».

En se faisant passer pour une parturiente, une journaliste de Kol Israël a contacté la maternité de l’hôpital en lui demandant si elle serait obligée de cohabiter «avec quelqu’un qui n’est pas juif». «Ne soyez pas inquiète, on ne vous mélange pas. C’est la politique officielle, lui a répondu l’infirmière en chef du service. On sépare les patients sans même que vous ne le demandiez.»

Même phénomène à Ichilov (Tel-Aviv), à Shareï Tzedek (l’autre grand hôpital de Jérusalem), à Meïr (Kfar Saba) et dans la plupart des autres maternités. En fait, à part les hôpitaux Rambam de Haïfa et Soroka de Beersheba (un établissement desservant la population bédouine du désert du Néguev), la séparation est généralisée. Cela, malgré les instructions du Ministère de la santé notamment basées sur les recommandations d’une commission de la Knesset qui avait déjà discuté de cette question il y a… quatre ans.

Retour à Hadassah. «Je ne sais pas pourquoi ils font ça, d’autant que c’est interdit», lâche Khamis, un infirmier palestinien de Jérusalem-Est employé depuis huit ans par l’hôpital. «Au niveau du travail, on ne souffre d’aucune discrimination et de nombreux médecins arabes sont employés dans tous les services. En revanche, au niveau des patients, ça coince.»

Et de poursuivre: «Souvent les juifs refusent de se retrouver dans la même chambre que les Arabes et vice-versa. Les uns se méfient des autres et cela m’est également arrivé. Durant l’opération «Bordure protectrice» (la guerre de l’été 2014 entre Israël et le Hamas de Gaza), plusieurs patients juifs ont par exemple refusé que je les soigne sans la présence d’un témoin. Cela, alors qu’en période de calme, tout le monde m’adore.»

A 80 km de là, à la buvette express de l’hôpital Meïr (Kfar Saba), Irina K., une infirmière d’origine ukrainienne, explique lors d’une pause cette détestation grandissante. «En principe, on ne sépare pas les juifs et les Arabes, mais il nous est difficile de refuser les demandes car elles sont de plus en plus nombreuses», explique cette jeune chrétienne orthodoxe convertie au judaïsme après avoir épousé un Israélien.

«Ces dernières années, la cohabitation fonctionnait plus ou moins, poursuit l’infirmière, mais depuis le début de l’«Intifada des couteaux» il y a six mois, j’ai dû appeler la sécurité à une dizaine de reprises pour séparer des familles de patients juifs et arabes prêtes à en venir aux mains dans les chambres ou dans les couloirs. A une occasion, elles allaient se battre à coups d’extincteur parce que les juifs trouvaient que les Arabes faisaient trop de bruit et ces derniers estimaient que les juifs recevaient de meilleurs soins. Ce qui était pourtant faux.»

A priori, tout semble pourtant très calme dans le hall d’entrée de l’hôpital où des Israéliens croisent des Palestiniens venus de Cisjordanie, distante de moins d’un kilomètre. «C’est trompeur, lâche l’infirmière. Il suffit d’une étincelle – qu’un patient juif accuse un Arabe de lui avoir piqué sa place dans une file d’attente ou vice versa, par exemple, pour que le ton monte.»

Quoi qu’il en soit, l’enquête de Kol Israël provoque un tollé dans l’Etat hébreu. Plusieurs députés arabes, dont Ahmed Tibi – un ancien gynécologue –, réclament une enquête interne du Ministère de la santé. Leurs homologues travaillistes exigent l’intervention du contrôleur de l’Etat, l’équivalent local de la Cour des comptes. «Je mentirais si je vous disais que le résultat de cette enquête m’a surpris», lâche Ahmed Tibi. «Pour nous, le racisme est à la fois quotidien et palpable. Un récent sondage n’a-t-il pas révélé que 75% des Israéliens juifs refusent d’habiter à côté d’un Arabe? Ce qui se passe dans les maternités est symptomatique de ce qui se passe dans la société en général et malheureusement, cela ne va pas s’arranger demain.»