C’est une lecture obligée. A l’heure où le sort de l’Europe financière repose largement sur les épaules du président de la Banque centrale européenne Mario Draghi, rien de tel qu’une plongée dans les méandres des années vingt qui conduisirent à l’éclatement de la bulle spéculative à Wall Street et à l’effondrement financier des grandes puissances.

Ce récit, haletant, est celui de «Lords of finance», l’enquête historique de Liaquat Ahamed sur les quatre banquiers centraux qui «brisèrent» l’économie mondiale à cette époque par une combinaison d’aveuglement, d’erreurs, de trop grande confiance en eux-mêmes et de rancœurs nationalistes. Le livre, publié en janvier 2009, n’a malheureusement toujours pas été traduit en français. Mais il mérite le détour. Voici pourquoi.

Imaginez d’abord la scène: celle d’années vingt obsédées par le redressement de l’économie mondiale, après la grande guerre qui dévasta l’Europe. La superpuissance américaine est en gestation. Ce qui reste de capitaux européens fuit vers le nouveau monde. Le Royaume Uni pleure son empire qu’il croit encore pouvoir conserver, avec à sa tête sa place financière et ses banquiers de la «City», persuadés que personne ne pourra les détrôner. L’Allemagne vaincue est exsangue. La France est empêtrée dans des scandales politiques à répétition, et accrochée à l’idée que Berlin luie paiera pendant un siècle de colossaux dommages et intérêts. Un autre monde? Pas vraiment.

Quatre hommes, alors, se partagent les commandes des grandes monnaies nationales à la tête de banques centrales qui commencent tout juste à naître et à s’imposer. Benjamin Strong, patron de la Federal Reserve de New-York), tente d’incarner l’intérêt général américain face aux barons de Wall Street. Montagu Norman, gouverneur de la banque d’Angleterre, croit que Londres règne encore sur le monde. L’ambitieux Hjalmar Schacht, à la tête de la Reichsbank, s’escrime pour que Berlin retrouve son rang aux dépens de la France. Emile Moreau, gouverneur de la banque de France, incapable de s’exprimer en anglais et affairé à ses réélections successives comme maire de sa petite commune du Poitou, pense que Paris tiendra, contre vents et marées, face aux tempètes financières qui s’annoncent.

C’est un huis-clos dans lequel se joue le sort financier du monde. Et il est passionnant. Car aucun de ces hommes, au fond, ne croit à l’hypothèse d’une crise financière mondiale et ravageuse. L’oracle économique de l’époque, John Maynard Keynes prêche dans le vide. Lui a des doutes. Eux ont des certitudes. Pire: lui a compris que les grandes économies mondiales sont alors, déjà, interdépendantes et qu’un éventuel choc financier ne s’arrêtera ni aux frontières, ni aux rivages de l’océan Atlantique. Nos quatre banquiers centraux, entre croisière en paquebots et séjours dans des stations thermales huppées, font de la politique. Ils se voient stratèges, investis d’une mission nationale, méprisent (ou presque) les politiciens, et rèvent de tenir la bride serrée aux grands banquiers privés. Leurs conclaves sont des joutes. Leurs banques centrales sont avant tout des officines de pouvoir.

Quel parallèle avec Ben Bernanke, l’actuel patron de la Fed américaine, ou Mario Draghi, celui de la BCE! Et quelles leçons! A la veille du tsunami de 1929, l’Amérique de Wall Street se croit invicible. L’aveuglement boursier a contaminé l’ensemble de la société. Les cireurs de chaussures de Broadway investissent leurs modestes économies en actions. Le Royaume Uni reste obsédé par la France, dont Londres craint le retour en force. A Paris, l’habileté des politiciens et la solidité intrinsèque d’une économie alors industrielle et agricole, nourrit le dangereux mirage d’une prospérité revenue. Quant à l’Allemagne, elle se délite: contrainte d’emprunter, muselée, amputée d’une partie de son territoire, socialement divisée.

Les quatre «seigneurs» de la finance des années 1920-1930 n’avaient pas compris le grand basculement du monde. Ils vivaient au rythme des paquebots transatlantiques sans comprendre qu’ils étaient déjà dépassés par les excès de la finance. Ils étaient désunis, bouffis d’orgueil national, affairés à réver, chacun, d’une puissance incontestée. C’est l’enseignement du livre de Liaquat Ahamed: rien de plus grave, au fond, qu’un diagnostic erroné et que l’aveuglement personnel. Rien de plus dangereux que les apparences trompeuses, comme celles de la France de l’époque, qui s’auto-persuade de sa bonne santé sans comprendre qu’elle sape, par son insouciance, les chances d’une paix durable avec l’Allemagne.

Retour soulagé à l’actualité. L’actuelle crise de la dette européenne est loin d’être surmontée. Les doutes demeurent et Mario Draghi a la lourde charge de les dissiper. Mais deux constats s’imposent, réconfortants: 1) Plus personne dans les salons feutrés des banques centrales – du moins en apparence – ne croient aux solutions nationales 2) Plus personne n’ose livrer par banques centrales interposées des combats politiques au service de visions «impériales».

Une autre guerre mondiale, la division de l’Europe, puis la mondialisation sont passées par là. Restent les hommes, leurs tempéraments, leurs ambitions, leurs erreurs d’analyse et leurs désaccords. Autant dire que «Lords of finance» reste, dès lors, une lecture obligée.