Selma-Montgomery, la marche pour une

citoyenneté à part entière

Joanne Bland, 60 ans, se souvient des événements du 7 mars 1965 en Alabama. Guide, elle propose aux visiteurs un «voyage pour l’âme» à la découverte des lieux symboliques liés à la marche emblématique des droits civiques qui poussa le président Lyndon Johnson à soumettre au Congrès la loi sur le droit de vote. «Le Temps» l’a accompagnée

Aujourd’hui toutefois, le droit de vote des Afro-Américains et minorités aux Etats-Unis est à nouveau menacé

L’endroit apparaît comme un ­décor de Western abandonné. Fa­çades décrépies, bâtisses délabrées, quelques boutiques ouvertes, mais en quête désespérée de clients. Ville de 20 000 habitants, dont 80% de Noirs, Selma reste l’un des symboles forts de la lutte des Afro-Américains pour atteindre l’égalité ­promise par la Déclaration d’indépendance de 1776: «Tous les hommes sont créés égaux».

Quelques âmes solitaires dans les rues et, soudain, des voitures de police qui bloquent le passage. Pourtant, pas d’émeutes ou de ­manifestations en vue. A l’angle de Broad Street et de Water Avenue, à l’entrée de l’Edmund Pettus Bridge, une centaine de personnages vêtus de manteaux d’hiver malgré la touffeur estivale font le pied de grue. Des caméras tournent. Derrière elles, Ava DuVernay, la réali­satrice afro-américaine du film Middle of Nowhere. Devant, un groupe de figurants, dont l’acteur britannique David Oyelowo, qui joue le rôle de Martin Luther King, et Oprah Winfrey, manteau blanc, robe verte et le bras en écharpe. La star télévisuelle est l’une des protagonistes du film Selma, qu’elle produit avec la Paramount. Sur la terrasse de l’hôtel St. James, tout le monde veut voir «Oprah». L’Afro-Américaine incarne Annie Lee Cooper, une femme noire qui, au cœur des années sombres de la discrimination raciale aux Etats-Unis, avait eu le courage de gifler le shérif du comté de Dallas Jim Clark, un Blanc qui l’avait frappée et qui lui refusait l’accès au tribunal pour aller s’inscrire sur les listes électorales.

Sortant en décembre prochain à New York, puis le 9 janvier dans le reste du pays, le film d’Ava DuVernay remet en scène la célèbre marche de Selma à Montgomery et ravive de douloureux moments de l’histoire contemporaine américaine. Voici quarante-neuf ans, moins de deux semaines après le meurtre du jeune Jimmie Lee Jackson par les forces de polices de ­l’Alabama, les organisations noires se mobilisèrent. Sous l’impulsion de Martin Luther King, elles appe­lèrent à marcher pour refuser la ­négation de leurs droits. Le 7 mars 1965, quelque 300 manifestants, dont les chefs de file John Lewis (aujourd’hui membre du Congrès) et Hosea Williams, se réunirent à la Brown Chapel. Ils décidèrent de parcourir les 87 kilomètres séparant Selma de la capitale de l’Etat, Montgomery.

Joanne Bland, 60 ans, se souvient de ces moments dramatiques. «J’étais là, à la Brown Chapel. Tout le monde parlait de combat pour la liberté, de stratégie. J’avais 11 ans, je ne comprenais pas, ce d’autant qu’Abraham Lincoln avait libéré les Noirs de l’esclavage au XIXe siècle. J’ai encore en tête les chants que tout le monde entonnait.» Et puis la marche se mit en branle. Plusieurs centaines de personnes s’engagèrent sur l’Edmund Pettus Bridge, le pont qui franchit la rivière Alabama. De l’autre côté de cette structure métallique qui n’a pas changé, les forces de l’ordre menacèrent avant de charger. Un bain de sang en résulta. Les images de Bloody Sunday passèrent en boucle sur les télévisions nationales, provoquant l’effroi. Joanne Bland, qui organise des visites ­guidées le long de la Route 80 menant à Montgomery avec sa société portant le nom évocateur de «Journeys for the soul» (voyages pour l’âme, www.journeyforthesoul.com)», en garde un souvenir ­inquiet: «Je n’étais pas sur le pont. Ma sœur Linda y était. Je n’entendais que des cris. Il y avait des chevaux, des policiers avec des masques à gaz. C’était terrifiant. A la vue de gens qui revenaient ensan­glantés, je me suis évanouie. Quand je me suis réveillée, j’étais dans les bras de ma sœur, qui saignait à la tête.» Joanne Bland fut même en­fermée dans l’infâme Camp Selma pendant huit jours.

Deux jours après ces heurts, Martin Luther King, leader de la Southern Christian Leadership Conference, exhorta les hautes figures de l’Eglise de tout le pays à se rendre à Selma. L’heure était grave, mais le mouvement des droits civiques devait tirer profit des images dramatiques véhiculées par les té­lévisions. Les «ministres» de l’Eglise traversèrent une nouvelle fois le Pettus Bridge, mais les forces de ­l’ordre les refoulèrent à nouveau. Ils ne livrèrent aucune résistance et rebroussèrent chemin. Le révérend Frederick Douglas Reese, qui fut emprisonné dans la même ­cellule que le docteur King, était de la partie. Dans son bureau sis dans l’église qu’il dirige, l’Ebenezer Baptist Church, des photos ­jaunies de son combat aux côtés de Martin Luther King sont affichées au mur. Toujours actif dans sa communauté, il se souvient. «Les gens avaient peur. Beaucoup de ­militants avaient été jetés en prison. A ce moment toutefois, j’ai pris un engagement, quel qu’en soit le coût. En tant que président de l’association des enseignants de Selma, j’ai poussé à ce que ces derniers se mobilisent. Ils ont eu une énorme influence sur le mouvement. La lutte n’était pas que pour les Noirs, mais pour l’égalité des droits, quelle que soit la couleur de sa peau. Notre stratégie prioritaire était de participer au processus ­politique.» Le droit de vote en était une étape. S’il s’est battu sans ­compter pour les droits civiques, le révérend Reese l’avoue: «Désormais, les jeunes n’ont pas la même ténacité et ils se soucieraient da­vantage des conséquences de leur engagement.»

Le 15 mars 1965, voyant la situation se détériorer, le président Lyndon Johnson annonça lors d’un ­discours à la nation qu’il allait ­soumettre au Congrès le Voting ­Rights Act, la loi garantissant le droit de vote à tout citoyen sans restriction: «Leur cause est notre cause, car ce ne sont pas que les «negros» (Noirs), ce sont nous tous qui devons dépasser l’héritage ­paralysant de l’intolérance et de l’injustice.» Le 21 mars, plus de 3000 personnes parcoururent la Route 80 de Selma à Montgomery, malgré le froid et les intempéries et sous escorte de la garde nationale. Dans la capitale de l’Alabama, ils furent plus de 50 000 à exulter. Un peu plus de quatre mois plus tard, en août, le Congrès adoptait le Voting Rights Act.

Un demi-siècle plus tard, les acquis sont fragiles et tributaires des décisions de la Cour suprême (lire ci-contre) et des luttes partisanes. Un exemple: sept étudiants de Caroline du Nord attaquent actuellement en justice une loi exigeant une pièce d’identité avec photo (ID-card) pour pouvoir s’inscrire sur les ­listes électorales. Elle est discriminatoire à leurs yeux. «Pour un Suisse, une telle exigence est tout à fait normale, explique Kathleen Woodruff Wickham, professeure à l’Université du ­Mississippi, à Oxford. Mais, aux Etats-Unis, les gens se sont ­toujours fait un honneur de n’avoir pas besoin d’une telle pièce d’identité, une preuve de liberté.» Si les ID-cards sont ­censées limiter les cas de fraude, pourtant peu nombreux, elles procèdent aussi d’une stratégie républicaine visant à réduire la participation, en particulier des jeunes et des Afro-Américains, qui votent généralement démocrate. Illustration de la pratique subjective en la matière: une carte d’identité officielle de ­l’université publique n’est pas valable, alors que le permis de détention d’une arme à feu l’est.

Joanne Bland a conscience des risques de retour en arrière. Elle n’a d’ailleurs oublié aucun détail de cette période difficile, où elle ne pouvait s’asseoir au comptoir d’un café ou essayer des chaussures dans un magasin. Elle se rappelle aussi des ­bonbons à la menthe que Martin Luther King lui avait ­donnés. «Il avait des mains incroyablement douces», se remémore-t-elle. Dans une rue perpendiculaire à Broad Street, au centre-ville, elle s’arrête soudain. Elle pointe son doigt vers le Strong’s Café. «C’était à l’époque le Walker’s Café, un établissement uniquement fréquenté par les Noirs. C’est toujours le cas.» Puis elle évoque un café ­voisin, le Silver Moon, qui n’existe plus. «C’est en passant devant que le révérend blanc James Reeb, venu du Massachusetts à l’appel du docteur King, a été abattu par des ségréga­tionnistes du Silver Moon. Voici une plaque en son honneur.»

Le présent, pour la guide de Selma, qui refuse d’enjoliver l’histoire, c’est aussi la satisfaction de voir Barack Obama à la Maison-Blanche. Elle a gardé un souvenir indélébile de sa ren­contre avec lui quand il était ­candidat à la présidence, en 2007. Il était venu au musée national sur le droit de vote, qu’elle dirigeait. «Nous avons eu une longue conversation. A un certain moment, des larmes ont coulé sur son visage.» Plus tard, elle a traversé, en tenant le bras du futur président, le pont Pettus Bridge. Comme pour mesurer le chemin parcouru.

En Alabama, qui reste un Etat très conservateur, les progrès ­accomplis sont jugés importants. Mais la communauté afro-américaine, toujours marquée, a une sensibilité à fleur de peau. En passant devant une statue du docteur King, devant la Brown Church, Joanne Bland ne peut s’empêcher de s’emporter au ­sujet d’une inscription incrustée dans la pierre: «I had a dream» (j’avais un rêve). «Comment peut-on parler de la vision de Martin Luther King au passé? Il y a une école en face d’ici. On doit pouvoir dire aux élèves que le rêve d’une justice économique perdure.» Preuve que le passé reste parfois très présent, elle nous emmène dans le cimetière Old Live Oak, en périphérie de la ville.

Au milieu d’arbres trône un grand piédestal de granite entouré de drapeaux confédérés. Il devrait supporter un buste de bronze de Nathan Bedford Forrest, un ancien général de l’armée confédérée accusé de crime de guerre pour avoir fait mas­sacrer des milliers de soldats noirs à la bataille de Fort Pillow en 1864, et surtout le premier Grand Sorcier (chef) du Ku Klux Klan. Mais la sculpture a été volée. La statue avait été dévoilée en 2000 dans un parc public de Selma, puis déplacée au cimetière confédéré d’Old Live Oak à la suite de vives protestations de la communauté noire. Activiste à Selma, Rose Sanders est claire à ce propos: exposer un membre du Ku Klux Klan à Selma, c’est comme ériger une statue en l’honneur d’un nazi en Allemagne.

«Exposer un buste d’un ancien du Ku Klux Klan à Selma, c’est comme exhiber une statue de nazi

en Allemagne»