La campagne pour le référendum de ratification du traité constitutionnel européen qui aura lieu le 29 mai commence par un coup de tonnerre et par une crise majeure dans la vie du Parti socialiste. Le camp du non de gauche tenait ses premiers meetings jeudi soir dans la banlieue parisienne et à Paris. Avec en vedettes, dans le premier un député socialiste du Nord, et dans le second le sénateur Jean-Luc Mélenchon. Les deux élus socialistes n'ont pas hésité à désobéir aux consignes de leur parti qui avait pourtant rappelé à l'ordre ceux qui, en son sein, défendent publiquement le non contre l'avis de la majorité des militants du PS.

Fêté comme il se doit par une salle comble, ou l'on trouvait pêle-mêle des communistes, des trotskistes et des Verts venus eux aussi contre l'avis de leur parti, Jean-Luc Mélenchon a déclaré à la tribune: «Ce meeting marque le lancement de la campagne officielle du non de gauche.» Peut-être aussi le lancement de la campagne tout court. Les partisans du non sortent de l'ombre non seulement à cause des défections dans les rangs du PS et des Verts, mais aussi parce que la tendance est en train de s'infléchir dans les sondages d'opinion.

Le non passe en tête pour la première fois dans une enquête CSA publiée hier dans le quotidien Le Parisien. Il progresse d'un coup de 14% par rapport au sondage précédent du même institut, principalement à cause d'un renversement complet de tendance parmi les électeurs de gauche – 36% de non le 24 février, 57% aujourd'hui. Jean-Pierre Raffarin et Julien Dray, le porte-parole du PS, se sont empressés de souligner qu'il s'agit d'un sondage réalisé à 10 semaines du scrutin, comme ils ont souligné la proportion des indécis et des abstentionnistes (53%). «Cette hypothèse ne m'attriste pas, elle me préoccupe mais ne m'inquiète pas, parce que l'incertitude du référendum est nécessaire pour que chaque Français ressente son rôle historique», a déclaré vendredi le premier ministre.

Le oui reste au-dessus des 55% dans la plupart des enquêtes réalisées auparavant par les autres instituts. Mais elles montrent toutes que la diminution du nombre des indécis alimente le non plus que le oui. Et que le non progresse de manière significative et constante. Cette évolution des intentions de vote inquiète jusqu'à Bruxelles: «La Commission est toujours préoccupée de voir des sondages [faisant apparaître] une montée en puissance du non au référendum», a dit la porte-parole de la Commission, Françoise Le Bail. «C'est une semaine agitée et nous espérons que, dans les semaines à venir, lorsque le débat sera apaisé, […] les Français comme les autres Européens pourront s'exprimer en connaissance de cause.»

La porte-parole faisait allusion à la polémique sur la directive européenne de libéralisation des services (dite Bolkestein). Et elle continue de croire, comme beaucoup de responsables politiques français, que les citoyens finiront par faire la différence entre le choix européen et les questions de politique nationale, et qu'une bonne campagne d'explication y pourvoira. Or le mécontentement qui alimente le non a des liens directs avec l'Europe – chômage, crainte des délocalisations, stagnation du pouvoir d'achat, pression de la recherche de gains de productivité, attribués (à tort ou à raison) à l'orientation libérale de l'Union et à l'élargissement. Il est renforcé par le fait que beaucoup de Français ont le sentiment (à tort ou à raison) que la croissance revenue et les profits des entreprises françaises cotées au CAC 40 – plus de 50 milliards de dollars en 2004 –, ne sont pas redistribués équitablement.

En 1992, le oui avait 14 points d'avance à trois mois du scrutin sur le traité de Maastricht. Il a reculé jusqu'à 51% le jour de la décision. «J'ai toujours pensé à un scénario à la Maastricht», vient de déclarer Nicolas Sarkozy. Manière de dire que si le oui est possible, il ne faut pas compter sur un triomphe. Manière de laisser entendre que, désormais, un non français à la Constitution est un scénario vraisemblable.