Le risque d’escalade sociale est désormais l’obsession du gouvernement français, convaincu que la mobilisation sera de nouveau massive le mardi 10 décembre, pour la deuxième journée d’action et de grève déclenchée par les syndicats du secteur public. Lesquels seront de nouveau reçus ce lundi par le gouvernement, après une réunion au sommet dimanche soir entre Emmanuel Macron et les ministres concernés par le projet de réforme des systèmes de retraite.

Le jeudi 5 décembre, 800 000 Français sont descendus dans les rues pour dire leur opposition à ce projet préparé depuis septembre et qui sera finalement dévoilé le mercredi 11. Deux scénarios sont possibles. Celui d’un début de division syndicale si les propositions gouvernementales sont jugées crédibles et acceptables par une partie des partenaires sociaux qui seront reçus ce lundi – ce qui, à ce stade et vu la demande d’un retrait pur et simple du projet par ses opposants, paraît peu probable. Ou celui de la surenchère sociale si l’exécutif tente le passage en force. Le tout sur fond d’une grève quasi générale dans les chemins de fer et les transports en commun des métropoles. Nos explications et nos anticipations.

Emmanuel Macron se retrouve plus que jamais en première ligne sociale

Jusque-là, le président français a pris soin de rester en deçà du débat sur la réforme des retraites, poussant sur le devant de la scène et des médias son premier ministre, Edouard Philippe, et le haut-commissaire chargé du dossier, Jean-Paul Delevoye. C’est d’ailleurs le chef du gouvernement qui, le mercredi 11 décembre, présentera enfin le projet, en direct du Conseil économique et social, l’instance consultative chargée d’incarner le débat en France sur les questions de société, où se réunit actuellement la convention citoyenne sur le climat.

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On voit mal toutefois comment le chef de l’Etat, qui réunissait dimanche les principaux ministres concernés par la réforme, pourra rester en dehors de la bataille, tant ce projet de retraite universelle lui est associé. Il l’avait préconisé dans sa campagne présidentielle de 2017. Il a présidé sur les retraites une rencontre avec le public à Rodez (Aveyron) le 4 octobre. Il en avait aussi beaucoup parlé lors de sa conférence de presse en avril 2019, évoquant en particulier – outre sa volonté d’en finir avec les 42 régimes «spéciaux» qui alimente la colère dans le secteur public, principal bénéficiaire – son engagement à créer une retraite minimale pour tous de 1000 euros mensuels.

C’est donc bien la bataille sociale du quinquennat qui se joue, et la volonté du gouvernement de maintenir – au moins en théorie – le cap des réformes avec l’annonce de mercredi prouve que le président en a conscience. Macron le réformateur doit démontrer qu’il peut tenir face à la mobilisation populaire et convaincre l’opinion du bien-fondé de son projet pour tous, alors que son image de «président des riches» lui colle à la peau depuis la suppression de l’impôt sur la fortune en 2018. S’il n’y parvient pas, s’il amende ou retire son projet, sa crédibilité sera en revanche largement entamée, en particulier au sein de l’électorat centriste et de droite modérée, qui est aujourd’hui son socle politique.

Les syndicats contre Edouard Philippe, le remake de 1995

La comparaison avec le grand blocage social de la France durant l’hiver 1995 est évoquée depuis le début de ce mouvement d’opposition à la réforme des retraites. Bien sûr, beaucoup de choses ont changé depuis et il ne faut pas oublier que des réformes sur ce dossier ont eu lieu, notamment en 2010, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Celui-ci avait alors décidé de tenir bon et son premier ministre, François Fillon, n’avait pas cédé face aux manifestations massives, comme il l’a récemment redit à la télévision suisse romande. Sauf que la donne était différente. A l’époque, Nicolas Sarkozy, élu à droite toute en 2007, avait un électorat solide prêt à se mobiliser pour lui. La crise financière qui déferlait sur l’Europe donnait aussi un excellent argument au pouvoir pour défendre le besoin de réformes et d’économies budgétaires. Mieux: Sarkozy, qui s’était battu pour protéger les avoirs des épargnants face à la crise des banques, avait alors quelque chose à offrir en échange aux Français.

La France est maintenant dans une situation plus proche de 1995. Alain Juppé, alors, incarnait une politique de droite d’austérité alors que Jacques Chirac avait été élu président sur la fracture sociale quelques mois plus tôt. La contradiction était flagrante. Aujourd’hui, Edouard Philippe (dont Juppé fut le mentor) brandit une réforme des retraites qui va beaucoup plus loin que le seul souci d’abandonner les régimes spéciaux pour un régime universel par points, évoqué dans sa campagne par Emmanuel Macron.

L’allongement de la durée de cotisation et le flou sur la valeur et la pérennité du futur point de retraite sont au cœur du débat. Plus inflammable encore: le gouvernement est accusé par les syndicats de chercher à «casser» le système français par répartition (les actifs paient pour les retraités) pour introduire la retraite par capitalisation via la généralisation d’assurances privées. Résultat: ce gouvernement, perçu comme favorable aux hauts revenus depuis le début du quinquennat, n’est pas jugé crédible pour réformer. Fait important aussi: les syndicats, à commencer par la CGT, doivent satisfaire leur base, très remontée contre toute perte de pouvoir d’achat pour les retraités.

Edouard Philippe n’a pour l’heure pas trouvé les mots pour justifier ces changements et les faire accepter au moins par une partie de la fonction publique. Ce sera tout l’enjeu de son intervention mercredi. Les fonctionnaires, par procuration, affirment faire grève pour défendre l’ensemble du corps social français. On peut juger cela erroné. On peut estimer les réformes indispensables. Mais il semble clair qu’une paralysie prolongée des transports en commun et de la SNCF, à l’approche des Fêtes, sera très difficile à gérer, voire explosive pour l’exécutif.

La paralysie du pays est-elle réelle?

Du point de vue des transports en commun et des chemins de fer, c’est une évidence. Au départ de la Suisse, la plupart des TGV Lyria pour la France resteront à quai en début de semaine. Ce jeudi 12 décembre, l’inauguration du CEVA, le nouveau train régional du bassin genevois entre la France et la Suisse, pourrait être perturbée par la grève. Sa mise en service était prévue à partir de dimanche car, en France voisine, la quasi-totalité des liaisons ferroviaires sont à l’arrêt. Au niveau national, seul un TGV sur cinq roulera lundi. Idem pour les dessertes régionales. La SNCF a même demandé aux usagers de ne pas se rendre dans les gares pour éviter les mouvements de foule et de panique. A Paris, seules les deux lignes de métro automatisées fonctionnent. La moitié des bus sont en revanche annoncés «en service».

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Attention: cette paralysie ne signifie pas que les entreprises ou les commerces sont fermés. Mais il faut ajouter à ces grèves celles des enseignants, qui entraînent la fermeture de nombreuses écoles, et des débrayages dans d’autres secteurs publics. Conséquence: les embouteillages dans les grandes villes et la montée inévitable de la colère sociale. Certains parleront, comme toujours, d’une France «prise en otage par les grévistes». C’est juste. Mais si ces derniers tiennent bon, le gouvernement pourra difficilement les contourner. Là aussi, une différence notable existe avec la mobilisation des cheminots, autour de la CGT, contre la réforme de la SNCF au printemps 2018. Il y a un an, le gouvernement l’avait emporté car les Français s’étaient peu solidarisés pour défendre la corporation ferroviaire. Le dossier des retraites est d’une tout autre ampleur car il touche potentiellement les 16 millions de retraités français, et par ricochet leur famille et les générations suivantes, dans un climat social de plus en plus anxiogène.

Cette nouvelle semaine sociale prouve-t-elle que la France est un pays impossible à réformer?

Il est impossible de répondre par un oui ou un non à cette question souvent posée car, dans les sondages, une majorité des Français interrogés disent à la fois leur acceptation de changements indispensables et leur opposition à cette réforme, dont les contours seront connus le mercredi 11 décembre. En fait, trois réalités cohabitent et c’est d’elles que dépendra l’issue de cette semaine de manifestations.

Première réalité: le secteur public français a le sentiment d’être aujourd’hui le grand perdant du quinquennat Macron. Ce n’est d’ailleurs pas faux. Le président français a eu beau renoncer aux coupes d’emplois dans la fonction publique – environ 5 millions de fonctionnaires ou assimilés en France sur une population active de 24 millions –, son action réformatrice vise à changer les pratiques, les statuts et les habitudes dans le service public. D’où les crises à répétition dans l’enseignement, les hôpitaux, les maisons de retraite… sans parler de la SNCF où le nouveau statut des cheminots, voté en 2018 malgré la grève, entrera en vigueur en janvier 2020. Or comment réformer l’Etat français et limiter les dépenses publiques (56% du PIB en France contre 44% en Allemagne) sans coupes sociales et budgétaires? Le paradoxe est que, pour déminer, l’exécutif lâche sans cesse du lest budgétaire (comme la reprise par l’Etat de 10 milliards d’euros de dette des hôpitaux publics annoncée récemment) pour calmer le jeu. Ce qui amène ceux qui reçoivent à demander plus et ceux qui n’ont rien reçu à miser sur un recul de l’exécutif…

Deuxième réalité: les syndicats sont en train de remonter dans l’opinion. En France, les syndicats sont traditionnellement peu représentatifs et cantonnés surtout dans la fonction publique. Le mouvement des «gilets jaunes» de 2018 marquait en cela leur défaite puisque ces manifestants défilaient seuls et sans leaders. Depuis, les choses ont évolué. Les «gilets jaunes» ont compris que leur mouvement était trop vulnérable face au gouvernement français et aux forces de l’ordre. Ils se joignent désormais aux manifestations.

Les syndicats ont retrouvé du lustre. Emmanuel Macron, qui rêvait de «dépasser» les partenaires sociaux, les retrouve à sa table. Or les syndicats, et en particulier la CGT, ont besoin d’une victoire sociale majeure, d’où leur opposition complète au projet de réforme des retraites, dont ils demandent l’abandon. Ils défendent là, affirment-ils, un acquis social pour tous, ce qui n’était pas perçu comme tel lors de leur bataille (perdue) pour préserver le statut des cheminots. Cette grève, en opposition au projet de réforme des retraites présenté comme inégalitaire, est plus que jamais «leur combat».

Troisième réalité: Emmanuel Macron peut toujours miser sur un électorat des classes moyennes et supérieures favorables à ces réformes. Le chef de l’Etat peut aussi considérer que son succès, sur le dossier de la SNCF, est la preuve que les Français sont de son côté. Problème: il devra tout de même, pour calmer la rue, faire des concessions sociales… qui seront à coup sûr aussitôt utilisées par ses adversaires de droite pour le critiquer. C’est un étau infernal.

Emmanuel Macron a en quelque sorte perdu l’avantage qu’il avait regagné avec le «grand débat national» entre janvier et mars 2018. Il ne réussit toujours pas plus à rassembler. Il divise. Peut-être est-ce inévitable? Peut-être est-ce le prix à payer pour réformer le pays? Mais à la veille des Fêtes, dans cette période économique cruciale pour les commerçants éprouvés l’an dernier par les «gilets jaunes», prendre le pari d’une crise durable et violente serait très risqué pour le président, qui fêtera ses 42 ans le 21 décembre.