Le président sénégalais Macky Sall a appelé, lundi, au «calme et à la sérénité», lors sa première intervention à la télévision publique depuis que l'arrestation le 3 mars de son principal opposant, Ousmane Sonko, a provoqué les pires troubles dans son pays en une décennie.

Le chef de l'Etat sénégalais a aussi annoncé un «allègement» du couvre-feu en vigueur à Dakar et Thiès (Ouest), les deux régions qui concentrent la grande majorité des cas de Covid-19. Le couvre-feu y sera «désormais fixé de minuit à cinq heures du matin», contre de 21 heures à 5 heures depuis janvier, a-t-il dit.

Filmé dans son bureau, au côté du drapeau sénégalais, Macky Sall, élu en 2012 et réélu en 2019, n'a pas prononcé une seule fois le nom de son adversaire. Il a promis que l'Etat «viendra en aide aux familles endeuillées et facilitera l'accès aux soins des blessés» et salué la «retenue» des forces de défense et de sécurité, sans quoi le bilan aurait été selon lui «bien plus lourd». «Sur l'aspect judiciaire de cette crise, laissons la justice suivre son cours en toute indépendance», a dit Macky Sall, alors qu'Ousmane Sonko l'accuse d'avoir instrumentalisé la justice pour l'écarter de la prochaine présidentielle. «Tous ensemble, taisons nos rancoeurs et évitons la logique de l'affrontement qui mène au pire.»

Le président, que de nombreux manifestants accusent de gouverner au profit du petite élite, a dit mesurer les «difficultés quotidiennes» des Sénégalais, aggravées par la pandémie. Il a aussi reconnu que les efforts pour l'emploi des jeunes «restent encore insuffisants» et promis de débloquer de nouveaux fonds en leur faveur. 

Ousmane Sonko en liberté

Le principal opposant sénégalais, Ousmane Sonko, dont l’arrestation a provoqué des troubles dans son pays, a été inculpé lundi dans l’affaire de viols dont l’accuse une jeune femme, mais le juge a ordonné de le relâcher sous contrôle judiciaire, ont dit ses avocats.  «Il rentre chez lui. Il est libre», a dit l’un de ses conseils, Me Etienne Ddione, après la présentation de son client au juge. L’issue de cette présentation était envisagée comme un facteur important pour la suite des évènements, selon que le juge décidait ou non d’écrouer Ousmane Sonko.

En fin d'après-midi, alors que ses partisans avaient à nouveau manifesté par milliers dans le centre de Dakar, Ousmane Sonko a conservé son habituel ton de défiance face à Macky Sall en affirmant que «la révolution est déjà lancée» et que «rien ni personne ne pourra l'arrêter». «Il faut garder cette mobilisation, il faut qu'elle soit beaucoup plus importante même, mais il faut surtout qu'elle soit pacifique», a-t-il dit, en se fixant pour perspective la présidentielle de 2024, à laquelle il a demandé à Macky Sall de renoncer sans ambiguïté.

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Son arrestation le 3 mars, a provoqué la semaine passée trois jours de heurts entre jeunes et forces de l’ordre, de pillages et de saccages dans ce pays de 16 millions d’habitants considéré d’ordinaire comme un îlot de stabilité politique. Au moins cinq personnes ont trouvé la mort, la presse avançant des chiffres plus élevés mais difficilement vérifiables. 

Des dizaines de sympathisants chantant et dansant ont scandé «libérez Sonko» en agitant le drapeau national, vert, or et rouge, à quelque distance du tribunal, sous l’œil vigilant d’un cordon de policiers. Les abords du bâtiment ont été bouclés et des véhicules blindés alignés à proximité, a constaté un journaliste de l’AFP. Huit blindés de l’armée ont été positionnés sur la place de l’Indépendance, centre du quartier névralgique du Plateau, siège des grandes institutions, dont la présidence. Cette dernière était elle-même placée sous haute protection et ses accès barrés. D’autres blindés encore stationnaient auprès du port et à l’entrée d’un quartier populaire théâtre d’affrontements la semaine passée.

Concurrent direct 

Ousmane Sonko, troisième de la présidentielle de 2019 et pressenti comme un des principaux concurrents de celle de 2024, a été arrêté officiellement pour trouble à l’ordre public, alors qu’il se rendait en cortège au tribunal où il était convoqué pour répondre à des accusations de viol portées contre lui par une employée d’un salon de beauté dans lequel il allait se faire masser pour, dit-il, soulager ses maux de dos.

Personnalité au profil antisystème, le député crie au complot ourdi par le président lui-même pour l’écarter de la prochaine présidentielle.

Macky Sall a démenti les incriminations d'Ousmane Sonko fin février. Confronté à des choix délicats entre indépendance proclamée de la justice, pression de la rue, et conséquences politiques du sort de Ousmane Sonko, il a depuis gardé le silence en public sur l’affaire.

La garde à vue de Ousmane Sonko a été levée dimanche dans le dossier de trouble à l’ordre public, a indiqué à l’AFP un de ses conseils, Me Étienne Ndione. Mais il est resté entre les mains des autorités en vertu du mandat d’amener délivré contre lui dans l’affaire de viols présumés.

Le collectif Mouvement de défense de la démocratie (M2D), comprenant le parti de l’opposant, des formations d’opposition et des organisations contestataires de la société civile, a appelé «à descendre massivement dans les rues» à partir de lundi et pendant trois jours. La tension fait craindre une nouvelle escalade et l’activité était considérablement ralentie à l’aube dans la capitale visiblement inquiète. Les autorités ont suspendu l’école pendant une semaine.