Le Cameroun avait ouvert les feux, dès début janvier, mais le Sénégal a célébré de manière massive. Samedi dernier, sur fond de polémique quant aux résultats, et à la durée, de son règne, le président Abdoulaye Wade a lancé les festivités du cinquantième anniversaire de l’indépendance du pays. France 24 propose à ce sujet une carte interactive des pays qui marqueront le même jubilée cette année.

A Dakar et dans ses environs, la commémoration a eu comme point d’orgue le baptême d’une statue plutôt considérable – plus grande que la Statue de la liberté, soulignent des observateurs –, pesant 22 000 tonnes de bronze, et destinée à illustrer la «renaissance africaine». Lors d’une intervention durant un colloque ce même samedi, le président, cité par l’Agence de presse sénégalaise, a indiqué: «Je crois que l’existence, la réalité d’une renaissance africaine, personne ne peut plus la nier».

Dans son intervention télévisée, disponible dans son intégralité sur le site de l’Agence, il relève notamment: «Il nous faut poursuivre résolument l’œuvre de construction nationale dans tous les domaines, en insistant particulièrement sur les aspects sociaux encore inachevés qui nécessitent des efforts encore plus soutenus: l’emploi, l’habitat, la santé, l’éducation.»

Les répliques ne se sont pas fait attendre. A propos de la statue déjà, dont une tribune, publiée par Le Quotidien, fait dans le ricanement amer: «Le monument est censé rendre hommage à une «Afrique sortant des entrailles de la terre, quittant l’obscurantisme pour aller vers la lumière», selon les propos de monsieur Wade (sic). Or, dans la manière dont le projet d’édification du monument a été conduit, monsieur Wade a mis un point d’honneur à nier toutes les valeurs que les Africains associent aujourd’hui à l’idée de renaissance». Faut-il déjà démolir l’œuvre? Le mal est déjà fait, juge l’auteur.

La célébration ouvre aussi les vannes de la critique, ou parfois de l’analyse. De New York, aussi publié sur le site du Quotidien, un commentateur lance: «Les Indépendances maquillées sont le vrai problème de l’Afrique. Depuis la déclaration de ces fameuses Indépendances, l’Afrique n’a pas encore connu la liberté, ni le développement. [...] La jeunesse africaine, dans la tristesse, préfère immigrer dans les pays racistes que de rester dépérir dans une souffrance éternelle. [...] Vraiment, c’est décevant de voir que les intellectuels de mon pays enflamment des milliards pour célébrer une telle histoire...».

Evoquant ensuite le «pillage» organisé par la France, laquelle «a une histoire très indigne et répugnante, dépourvue d’humanisme en Afrique», l’auteur en vient aux «dépendances» actuelles: «Les systèmes éducatifs et juridiques sont des copies du modèle français. [...] Le Sénégal et plusieurs pays africains n’ont pas encore connu leur propre monnaie, ils dépendent tous du Trésor français et de la Banque centrale de France : Le Cfa (les Colonies de la France en Afrique). Quatre-vingt sept pour cent des biens de consommation et les accessoires nous proviennent de l’étranger. Les ressources naturelles sont sous le contrôle de l’étranger.»

De Montpellier, reproduit sur le site de Wal Fadjri/L’Aurore, un doctorant abonde, au terme d’une dissertation sur le rôle réel de Léopold Sédar Senghor: «L’indépendance en soi, on ne l’a jamais obtenue et il nous appartient de la conquérir. Les Français partis, les «Francenabés» [anciens émigrés revenus au pays] nous ont gouvernés. Jamais le Sénégal n’a eu de président exclusivement sénégalais. Senghor, Diouf et aujourd’hui Wade, tous Français! Si ce n’est par amour profond pour le premier, c’est par pure opportunité ou pour facilités administratives pour les deux autres. Notre pays a aujourd’hui une économie en direction assistée par les Institutions de Bretton Woods et les puissances étrangères au premier rang desquelles la France. Nos entreprises les plus performantes sont détenues par des Français si elles ne sont contrôlées par eux.»

Dans La Sentinelle, présente sur le portail African Global News, un autre analyste n’est pas moins tendre, commençant, en s’adressant au président, par se dire «circonspect, tout de même»: «Monsieur le Président de la République, la jeune génération que nous sommes, attend depuis des décennies le parachèvement de cette indépendance, sous l’ère de laquelle nous avons vu le jeune Etat sénégalais. [...] A l’heure de «l’application intensive du numérique en tant que facteur de progrès et de dissémination du bien être pour tous, citoyens de la ville comme de la campagne », vous me voyez désolé de voir qu’au Sénégal, 50 ans après l’indépendance, on ait encore recours à des audiences foraines pour établir l’état civil d’un citoyen... [...] Enfin monsieur le Président de la république, soyez assuré que si vous satisfaisiez à cet idéal d’équité, en rangeant votre parapluie dans les placards, et en résolvant certains problèmes lancinants, alors nous applaudirions des deux mains et nous tirerions notre chapeau devant votre Excellence.»

Plus proche du gouvernement, Le Soleil offre des points de vue sensiblement plus positifs. Sa démarche n’en manque pas moins d’intérêt: le journal a publié un cahier spécial (disponible ici en PDF) nourri par des reportages au fil des rues de Dakar, avec ses travaux, ses embarras et ses promesses, ainsi que dans la banlieue et sur les marchés. Auprès des jeunes, aussi. Les auteurs décrivent et citent: «Très à l’aise malgré le poids des divers articles qui pendent sur son corps, Médoune se lance dans une apologie des actions du président Wade. « Gorgui ne nous a pas oublié. Il a beaucoup fait pour la jeunesse du Sénégal. Il y a des routes et il y a du travail pour ceux qui sont courageux. En tout cas, en tant que marchand ambulant, je le remercie de nous laisser gagner notre vie tranquillement sans risque d’être déguerpis».»

Du côté des étudiants, même plébiscite – mais là, pour une raison plus pratique. «A l’Université Cheikh Anta Diop, le bilan du président Wade est jugé positif par la plupart des étudiants pour une raison bien simple: presque tous les étudiants bénéficient d’allocations d’études, que ce soit sous la forme de bourses ou d’aides sociales.»

Le prochain pays a entrer dans l’heure des célébrations est le Togo, dès le 27 avril.

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