Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Ci-contre, le réacteur nucléaire de Flamanville
© PIERRE BERENGER / Keystone

Demain, quelle France? Episode 1

«Le sentiment d’abandon, poison de la République»

Directeur du quotidien départemental «La Presse de la Manche», Laurent Gouhier mesure, depuis 2012, la progression des fractures socio-politiques dans le Cotentin. Un baromètre des rancœurs électorales, dans ce territoire où la manne nucléaire n’est plus synonyme d’un avenir assuré

Annuel, le Salon de l’habitat a pris ses quartiers dans la Grande Halle de la Cité de la mer, au port de Cherbourg. Organisé par La Presse de la Manche, l’événement vante les maisons individuelles, l’investissement immobilier et les entrepreneurs du bâtiment. Au premier étage, sous la voûte de béton et avec vue plongeante sur les travées, Laurent Gouhier raconte les mutations du Cotentin, cette «presqu’île qui se vit comme une île». La commune de Tocqueville, fief historique des héritiers de l’auteur de L’Ancien Régime et la Révolution, est à moins d’une trentaine de kilomètres.

Lire aussi notre éditorial:  La France doit se transformer, pour mieux évoluer

Le Temps: De 2012 à 2017, comment votre département, la Manche, a-t-il vécu le quinquennat de François Hollande?

Laurent Gouhier: Vous êtes ici sur la terre la plus nucléarisée de France. Nous avons l’usine de retraitement des déchets de La Hague, et nous aurons bientôt, a priori pour l’été 2018, le nouveau réacteur nucléaire EPR de Flamanville, dont le chantier a connu de nombreux problèmes. Pourquoi je commence par là? Parce que la manne budgétaire de l’atome est, ici, au cœur de l’économie locale depuis des décennies.

A priori, cette France-là, assurée de son avenir, devrait donc être stable, confiante dans l’Etat. Or ce n’est plus le cas. Politiquement, le quinquennat écoulé a d’abord été marqué par l’apparition d’un Front national rural, ancré dans les campagnes. Tout autour de Tocqueville, justement, les terres paysannes ont commencé à basculer du côté de l’extrême droite. Pourquoi? Parce que le sentiment d’abandon s’est installé. Abandon économique, politique, social…

– Abandon? Le mot est fort, vu les investissements publics consentis dans ce département. L’ancien député-maire socialiste de Cherbourg, Bernard Cazeneuve, a en plus gravi tous les échelons ministériels. Ministre des Affaires européennes en 2012… Premier ministre en 2017. Alors?

– J’ai parlé d’un sentiment d’abandon, ce qui correspond à la réalité. On ne peut pas ignorer que le FN était absent de la carte électorale du Cotentin voici une dizaine d’années. Voter Le Pen était une hérésie dans ces terres normandes, «violemment modérées» comme l’écrivait Alexis de Tocqueville. Or ce verrou a sauté. La peur du lendemain s’est enracinée.

Les votes protestataires en faveur de la candidate frontiste, ou de Jean-Luc Mélenchon à l’extrême gauche, ont pris de l’ampleur. Pourquoi? Parce que le déclassement menace. La crise de la production laitière, très forte en 2016, a alimenté de nombreuses unes dramatiques de La Presse de la Manche. Il y a 400 000 habitants dans ce département, et 700 000 bovins. Le chiffre dit tout. L’agriculture est indissociable de ce paysage et de cette terre. Lorsqu’elle commence à vaciller, tout vacille…

– Le nucléaire, lui, ne vacille pas en revanche…

– On peut regarder la question nucléaire sous deux angles durant ce quinquennat, Côté pile, les investissements se sont poursuivis. La manne de l’atome n’a pas tari. La mise en service des réacteurs EPR de dernière génération, à Flamanville, démontre que le Cotentin va demeurer au cœur du dispositif énergétique français. Cela concerne 4000 emplois. Côté face, et c’est sans doute le point le plus positif, la transition énergétique s’est engagée.

L’avenir, ici, se conjuguera avec l’américain General Electric, qui vient de poser la première pierre de sa future usine d’éoliennes. Bientôt, trois parcs éoliens offshore fonctionneront au large de la Normandie. L’usine de Cherbourg représente un investissement de 100 millions d’euros et 550 emplois. On voit poindre la mutation. Mais celle-ci n’empêche pas le sentiment d’abandon de progresser.

– Un quinquennat pour rien, ou un quinquennat qui a quand même transformé cette région?

– On sent qu’une transformation est à l’œuvre. On le voit notamment à travers le regroupement des communes. La Manche est pionnière en France sur ce point. Nous venons de passer de 670 à 401 communes, regroupées dans huit communautés d’agglomération. C’est un saut territorial énorme, qui devrait permettre à l’avenir des transferts budgétaires et une utilisation plus rationnelle des fonds publics. L’envers du décor n’a en revanche pas disparu. La connexion à Internet est mauvaise dans de nombreuses parties du département. Le train qui nous relie à Paris met toujours trois heures, comme en 1950, et subit de nombreux retards.

Le sentiment général est que ça ne bouge pas, et la défiance envers le politique s’accroît toujours plus. Quelle leçon tirer, par exemple, de la décision de «notre» premier ministre, Bernard Cazeneuve, de quitter la politique? Les gens s’interrogent. Est-il lui aussi déçu? La France change, mais l’image que les Français gardent est celle d’un dangereux immobilisme, d’une quasi-impasse. Cette contradiction est une des clés pour comprendre, dans la Manche, les frustrations de ce quinquennat écoulé.


Lire également:

Dossier
La France en campagne

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a