Dans ce coin de l'Adriatique, villages vénitiens, pins parasol et eaux turquoise forment un décor de carte postale. Ici, loin de ce que furent les zones de conflit, les traces de la guerre qui suivit l'éclatement de la Yougoslavie sont inexistantes. Et pourtant, plus de dix ans après la fin de l'Etat fédéral de Tito, la baie de Piran demeure un abcès de fixation particulièrement sensible entre la Slovénie et la Croatie. En jeu, la délimitation de la frontière maritime entre les deux pays, et l'accès aux eaux poissonneuses de la région.

Cet été, les accrochages se sont à ce point multipliés entre pêcheurs slovènes et croates que le ton a monté entre les deux capitales. Si bien que face à cette inquiétante poussée d'adrénaline, le quotidien slovène Dnevnik, dans sa version en ligne, et le portail Internet croate www.online.hr ont jugé opportun de lancer une initiative commune pour favoriser une solution diplomatique à un contentieux qui empoisonne les relations entre les deux pays depuis leur indépendance en 1991. Les deux sites demandent notamment à leurs lecteurs de signer une pétition en faveur d'un règlement pacifique et de formuler des propositions sur la manière de parvenir à une telle solution. Les internautes peuvent en outre voter sur l'arbitre qui devrait être choisi si une médiation internationale devait avoir lieu: l'Union européenne, l'ONU ou le pape Jean Paul II.

Les 25 incidents déjà recensés entre pêcheurs pour l'année 2002 – contre 12 l'année d'avant et quatre seulement en 2000 –, illustrent à quel point on est encore loin du «compromis historique» atteint l'an passé par les deux pays. En vertu d'un accord sur la délimitation des frontières, 80% des eaux de la baie de Piran revenaient à la Slovénie, qui devait disposer en outre d'un corridor d'accès aux eaux internationales. Problème: l'accord n'a pas encore été ratifié par Zagreb et Ljubljana, ni même signé. Et il risque d'autant moins de l'être que côté croate, le premier ministre Ivica Racan s'est entre-temps attiré les foudres des nationalistes, qui l'ont accusé de brader les intérêts nationaux. Depuis, Zagreb invoque la Convention de l'ONU de 1982 sur le Droit de la mer pour exiger un partage 50-50 des eaux de la baie, menaçant de recourir à la communauté internationale. Ce à quoi Ljubljana réplique en brandissant ses droits «historiques» remontant à l'époque yougoslave, où sa police avait autorité sur la baie. «Le problème, c'est que lorsque l'accord a été conclu, la Croatie n'a pas réalisé qu'il y aurait une véritable frontière entre les deux pays, commente l'historien slovène Bozo Repe cité par l'Institute of War and Peace Reporting (IWPR) de Londres. Ce n'est que maintenant qu'elle en prend lentement conscience.»

Sur fond de salves diplomatiques entre les deux capitales, le ministre slovène des Affaires étrangères, Dimitrij Rupel, a toutefois appelé mi-août à l'apaisement de la tension, quoique de manière équivoque. «Nous pourrions accepter de geler l'accord (de juillet 2001, ndlr) pour une période donnée en attendant une période plus propice, a-t-il proposé. Mais nous pourrions également nous mettre d'accord pour qu'il prenne effet de manière temporaire.» Car pour la Slovénie, la toile de fond du contentieux est tout sauf banale, puisqu'elle concerne l'adhésion à l'Union européenne. Ljubljana a en effet besoin de garantir à l'UE que ses frontières ne seront l'objet d'aucun litige.