Tout comme sur le flanc est européen, le développement d’un bouclier antimissile dans le nord-est asiatique se précise. Dans les deux cas, les Etats-Unis et leurs alliés – l’Otan à l’Ouest, la Corée du Sud et le Japon en Asie – sont à la manœuvre. En Europe, c’est l’Iran dont on affirme vouloir se protéger, en Asie, c’est la Corée du Nord qui est visée. Mais Moscou et Pékin y voient, dans un cas comme dans l’autre, une offensive de Washington pour affaiblir leur propre système de défense militaire. Un risque majeur pour l’équilibre des forces entre puissances nucléaires.

Le tir d’un missile nord-coréen dans la nuit de lundi à mardi – à nouveau manqué selon Séoul, ce serait le quatrième échec depuis le début de l’année – montre pourtant que la menace est bien réelle en Extrême-Orient. Alors que le bouclier antimissile est en phase avancée de construction en Europe (la Roumanie vient d’inaugurer une base et la Pologne débute les travaux d’un site), la Corée du Sud en est encore au stade des négociations.

La Chine, acteur-clé

Depuis le mois de mars, un groupe de travail entre militaires américains et sud-coréens a été créé pour évaluer l’emplacement, le coût et le calendrier d’un système antimissile appelé Terminal High Altitude Area Defense System (THAAD). «Si la Corée du Nord poursuit son programme nucléaire et ses tirs de missiles balistiques, non seulement nous envisagerons un bouclier antimissile, mais toute autre capacité de dissuasion», explique Lee Chang Hyung, ancien colonel et spécialiste de la Chine à l’Institut coréen d’analyse de la défense (KIDA) à Séoul. En clair, si la Corée du Nord devait posséder l’arme nucléaire, le Sud en ferait autant. Un scénario qui pourrait entraîner le Japon, voir Taiwan, à en faire autant. Pyongyang affirme que c’est déjà le cas, mais le pas des essais nucléaires à la possession de l’arme nucléaire n’a pas encore été franchi, estiment les autres nations.

«Cela dépend uniquement de la Chine, poursuit le chercheur qui rencontre régulièrement des collègues à Pékin. Elle est la seule à pouvoir faire pression sur la Corée du Nord car elle en a les moyens: il suffit de stopper les deux pipelines qui alimentent Pyongyang en carburant et de suspendre l’aide alimentaire qui se monte chaque année à 500 000 tonnes.» La Chine en a les moyens, mais est-ce dans son intérêt? Le quatrième essai nucléaire, en janvier, auquel a procédé Kim Jong-un a eu le don d’irriter le grand frère chinois qui s’est associé à de nouvelles sanctions de l’ONU. On est loin toutefois d’une rupture.

Vaste jeu de go

En ce début de semaine, Ri Su-yong, l’ancien ambassadeur de Corée du Nord à Berne – qui fut par ailleurs le tuteur de Kim Jong-un durant son séjour helvétique (1996-2000) –, est à Pékin où il devrait rencontrer le président Xi Jinping. Il a désormais la haute main sur les affaires étrangères après avoir été nommé vice-président du Parti des travailleurs lors de son dernier congrès, début mai. Les deux pays se sont mis d’accord pour développer leur coopération.

«Nous sommes dans une vaste partie de go dont la péninsule coréenne est un pion clé qui pourrait permettre de tuer le roi», poursuit Lee Chang Hyung en dessinant une carte où s’inscrivent trois cercles: la mer de Chine du Sud est le lieu où se décide la compétition entre grandes puissances, la Chine et les Etats-Unis; la mer de Chine de l’Est est le théâtre d’une lutte régionale entre la Chine et le Japon; la péninsule coréenne est une menace directe pour la sécurité chinoise, à sa frontière.

Dilemme chinois et coréen

«La Chine est face à un dilemme: soit elle applique les sanctions avec le risque que le régime nord-coréen s’effondre, soit elle n’applique pas les sanctions avec le risque cette fois que la Corée du Sud développe son bouclier antimissile et renforce son alliance militaire avec les Etats-Unis», précise encore le chercheur sud-coréen. Or, pour Pékin les priorités sont clairement établies: les Etats-Unis, et non la Corée du Nord, sont le principal danger. Un effondrement du régime nord-coréen se traduirait par une réunification aux conditions du Sud et par conséquent sous contrôle américain. Une option qui est exclue.

La Corée du Sud n’est pas moins confrontée à un dilemme: la Chine est son principal partenaire commercial et les relations entre les deux pays sont fructueuses. Il n’y a qu’un seul problème: la Corée du Nord. «Mais si nous devions sacrifier le développement économique pour renforcer notre système de défense, nous y sommes prêts», ajoute encore Lee Chang Hyung. Pékin pourrait être tenté de sanctionner Séoul s’il devait faire le choix du développement du THAAD, mais cela «ne ferait qu’attiser la haine contre la Chine». Un geste contre-productif.

Au cinquième essai nucléaire

Les Etats-Unis ont déjà déployé une batterie THAAD dans le Pacifique sur l’île de Guam et le Japon parle également de se doter de ce système. «Avant d’envisager l’installation de missiles, il faudra d’abord se mettre d’accord sur une coopération pour l’échange d’informations et la mise en place de radars», explique pour sa part Kim Doo-Seung, spécialiste du Japon au même institut KIDA. Or, les relations entre Séoul et Tokyo restent compliquées pour des raisons historiques.

Rien n’est encore décidé pour le déploiement d’un bouclier antimissile sur sol sud-coréen. «Mais si la Corée du Nord devait procéder à un cinquième essai nucléaire, il est probable que cela se fasse», ajoute Kim Doo-Seung. Pyongyang et Pékin peuvent toutefois jouer la montre, celle notamment des élections sud-coréennes qui pourraient, l’an prochain, porter à la présidence une personnalité plus encline au dialogue.