Le régime autarcique de Corée du Nord s'ouvre. Il fait de tout petits pas pour le moment en direction de l'étranger. La population, elle, ne sait rien de ce qui se passe dans les autres pays, convaincue par le pouvoir que l'Occident lui veut du mal. Mais, en même temps, personne ne souhaite un bouleversement politique à Pyongyang. Ces propos, Jürg Krummenacher, directeur de Caritas Suisse, les tient après un séjour d'une semaine dans le pays le plus fermé du monde. Après avoir voyagé dans plusieurs provinces, il a constaté que la famine commençait à être maîtrisée grâce à l'aide internationale ainsi qu'à la décision du pouvoir d'allouer davantage de terres à l'agriculture. «Au moins un million de personnes seraient mortes entre 1994 et 1999, et la situation est toujours alarmante», déclare-

t-il. Interview.

Le Temps: La Corée du Nord est un pays très fermé. Pourquoi vous a-t-elle accueilli?

Jürg Krummenacher: Ce pays connaît une succession de désastres naturels depuis cinq ans. Caritas Suisse, avec le soutien de la Confédération, de la Chaîne du bonheur et de Novartis, y apporte une aide alimentaire depuis 1995. J'ai demandé d'y aller pour évaluer la détresse.

– Les catastrophes sont-elles seules responsables de cette détresse?

– Non. Dans toute son histoire, ce pays a vécu dans l'isolement, et il en paie le prix fort. Les autorités sont convaincues que le monde extérieur, notamment la Corée du Sud, le Japon et les Etats-Unis, est leur ennemi. Pour elles, le pire est arrivé avec l'écroulement du bloc soviétique qui était leur unique soutien politique et économique. Je rappelle que le système d'autosuffisance en Corée du Nord avait donné de bons résultats jusqu'aux années 70. La croissance oscillait alors entre 7 et 17% chaque année.

– Que reste-t-il de cette prospérité?

– Dilapidée. D'abord dans un programme de réarmement massif. Le budget annuel de la défense s'élève à 5,4 milliards de dollars! L'armée compte 1,2 million de soldats, soit 5% de la population! Ensuite, dans un surinvestissement dans la capitale, avec ses énormes monuments, ses larges avenues et ses grands parcs. Pyongyang est dotée d'un métro très coûteux, creusé à cent mètres sous terre!

– Pourquoi les institutions financières internationales n'aident pas la Corée du Nord?

– Parce que le pays n'a aucune crédibilité. Il leur doit déjà plusieurs milliards mais a cessé le remboursement. Aussi, tout le monde sait qu'il n'a pas les moyens d'obtenir des devises par l'exportation?

– Pourquoi?

– A l'époque, les produits nord-coréens trouvaient un débouché en Union soviétique et dans les pays de l'Est. Désormais, la Corée du Nord n'a aucun moyen de pénétrer le marché mondial. Et, de toute façon, les usines, obsolètes, sont en panne. Les pièces de rechange ne sont plus fabriquées. J'ai vu des ouvriers refaire une route avec des machines qui datent d'avant 1950.

– Etiez-vous libre dans vos déplacements? Avez-vous visité les campagnes?

– On ne peut pas se promener librement. Nous étions toujours accompagnés des cadres gouvernementaux avec qui on ne peut pas aborder la politique. Dans les provinces, j'ai été frappé de voir des milliers de personnes qui mangent quotidiennement des nouilles fabriquées avec de la poudre de maïs et des feuilles sauvages.

– Comment se fait-il que ce pays fustige l'Occident et le menace même avec ses missiles alors qu'il survit grâce à son aide?

– La peur de l'étranger explique en partie ce comportement. Mais il est évident que les autorités sont favorables à une ouverture. C'est une question de confiance. Si nous arrivons à leur inspirer confiance, elles changeront d'attitude.

– Tokyo et Séoul veulent intégrer Pyongyang au sein la communauté internationale, non?

– Théoriquement oui. Mais, en réalité, personne ne souhaite un changement trop brutal. La Corée du Sud, confrontée à ses propres crises économiques, évoque de moins en moins la réunification. La Russie et la Chine voisines craignent un flux de réfugiés en cas d'explosion sociale. Quant aux Américains, ils ont aussi besoin d'un ennemi pour maintenir leurs dispositifs militaires dans le Pacifique.