«Il serait bon qu’il y ait beaucoup plus de Julian Assange»

Justice Le juge Baltasar Garzon est l’avocat du fondateur de WikiLeaks

Il plaide pour une plus grande protection des «lanceurs d’alerte»

Baltasar Garzon rappelait cette anecdote à la fin d’un débat consacré à la surveillance électronique, vendredi soir à Genève, dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH): l’Espagne, il y a quelques années, donnait tous les signes de vouloir arrêter une enquête sur le camp de Guantanamo que le célèbre juge espagnol avait lui-même ouverte. Surviennent alors des documents dévoilés par le site d’information WikiLeaks qui démontrent, sur ce thème, l’existence d’énormes pressions de la part des Etats-Unis. Prises d’un sursaut d’orgueil, les autorités espagnoles décident de ne pas clore l’enquête. «Seul WikiLeaks nous a permis de continuer à travailler sur les tortures qui s’exerçaient à Guantanamo», conclut Baltasar Garzon. Le Temps a poursuivi la conversation avec celui qui, entre-temps, est devenu l’avocat du fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

Le Temps: Vous êtes convaincu du rôle déterminant que jouent les «lanceurs d’alerte», tel votre client Julian Assange. Doivent-ils bénéficier d’un statut juridique à part entière?

Baltasar Garzon: Ils méritent en tout cas une meilleure protection juridique. Or que voit-on? Que leurs actions sont, au contraire, criminalisées par certains Etats, parce qu’elles signifient le plein accès à l’information. C’est toujours le même problème: au lieu de se pencher sur ce que révèlent les documents diffusés par WikiLeaks, on s’en prend au transmetteur, en jugeant ces procédés illicites. La protection s’applique improprement à celui qui a commis la faute, et non à celui qui en rend compte.

– L’un des problèmes, c’est que ces lanceurs d’alerte se comptent sur les doigts d’une main (Julian Assange, Edward Snowden, Chelsea Manning…). On a ainsi tendance à faire l’amalgame entre ce qu’ils ont dévoilé et leur propre personnalité, non?

– La démarche des gens que vous citez est extrêmement risquée pour eux, en raison des personnes et institutions qu’ils mettent en cause et du contenu de ce qu’ils révèlent. La menace d’être poursuivi rend leur action très difficile. Toutes proportions gardées, le problème est le même pour un juge qui décide de s’attaquer à un parti politique important ou à des groupes économiques puissants. Si ce juge vient à être sanctionné, d’autres n’oseront pas poursuivre son travail.

– Ici, vous parlez sans doute de vous-même et de vos difficultés actuelles en Espagne, où vous avez été lourdement sanctionné. Est-ce à dire que vous sentez une forme d’identification entre ce que vous faites et ce que fait Julian Assange?

– J’ai souvent expliqué que le modèle de référence, pour moi, était le juge Giovanni Falcone qui, par sa lutte contre la mafia, a changé l’histoire de la Sicile et de l’Italie et a fini par le payer de sa vie. C’est un modèle parce qu’il a fait coïncider ses idéaux personnels avec la défense de la société. Si on applique cela plus largement, alors oui, disons que nous avons aussi besoin de pareils points de référence dans d’autres domaines.

– Mais, encore une fois, n’est-il pas risqué de se référer à cette sorte de modèles personnels, qui finissent par se confondre avec la cause plus vaste qu’ils défendent?

– Bien sûr, il serait bon que, au sein du pouvoir judiciaire ou ailleurs, d’autres acceptent de prendre aussi des risques comparables. Notez que les conditions de vie de Julian Assange sont aujourd’hui pires que s’il se trouvait en prison. Voilà près de deux ans qu’il n’a pas vu le soleil. Il faut une grande force mentale pour traverser cela, et Julian Assange a montré un courage impressionnant.

– Ce calvaire vise-t-il à le faire craquer?

– Il y a une claire détermination de la part de la Grande-Bretagne à l’arrêter s’il sortait de l’ambassade d’Equateur où il s’est réfugié. Or cette volonté va au-delà de la légalité. Depuis qu’Assange a obtenu l’asile (accordé par l’Equateur), l’équation aurait dû s’inverser. L’asile est en effet un droit fondamental qui prédomine face à l’obligation de la Grande-Bretagne d’extrader Julian Assange en Suède pour y être jugé [pour viol].

– De la même manière, le fait qu’Edward Snowden se soit réfugié dans la Russie de Vladimir Poutine ne fragilise-t-il pas sa crédibilité?

– On ne peut pas toujours choisir ses alliés. La Russie lui a offert l’asile et tous les autres Etats qui auraient pu l’accueillir n’ont pas la capacité de garantir son transfert chez eux. La réalité, c’est qu’il a obtenu l’asile, et les normes juridiques sont très claires à ce propos. La nature de ce compagnon de voyage (la Russie) n’a pas été déterminée par celui qui réclamait l’asile, mais par celui qui l’offrait.