La scène se passe dans une pharmacie de Kraljevo, au sud de la Serbie. Une région qui, plus que toute autre, a vu ses enfants mobilisés pour la guerre au Kosovo – et qui a, depuis la fin du conflit, affronté l'exode des Serbes fuyant la province perdue. Un homme, la cinquantaine miteuse, achète des pastilles contre le mal de voyage, et confie à la pharmacienne:

– «J'espère que je pourrai bientôt rentrer chez moi, à Kosovo Polje» (près de Pristina, n.d.l.r.).

– «Il y avait des maisons albanaises, chez vous?»

Sourire patelin du client: «Oui, mais nous les avons toutes incendiées…»

– «Faut pas vous étonner alors si vous ne pourrez jamais rentrer chez vous!»

L'homme est ressorti, la tête basse. La pharmacienne donne libre cours à son indignation, sans que la journaliste ne lui ait rien demandé. «Si les Serbes ont su ce que notre armée et notre police faisaient au Kosovo? Bien sûr que nous avons su, et très vite. Le nettoyage ethnique, ces gens à qui l'on donnait quinze minutes pour ramasser leurs affaires – rendez-vous compte, quinze minutes pour le travail d'une vie! – et dont on incendiait les maisons… Oui, on a tout su, les femmes violées aussi.» Les morts, elle n'en parle pas. Elle mentionne juste «ces paramilitaires qui ont fait des horreurs». Comment a-t-elle su? «Le bouche à oreille. Nos fils mobilisés rentraient en permission, et racontaient.» Ce n'est pas une militante des droits de l'homme, et elle partage la plupart des préjugés à l'encontre des «Shqiptars», comme on nomme ici avec mépris les Albanais. Mais les bombardements de l'OTAN ont pris fin. Et du coup, ce qui était jusque-là «propagande de l'ennemi» commence à avoir droit de cité.

La chape de plomb est en train de se lever, le tabou, timidement, en voie de se briser. Mardi, à Cacak, lors du premier meeting de l'opposition démocratique en Serbie, le maire Velimir Ilic n'a pas craint

de mécontenter les 10 000 participants en citant les propos que lui avait tenus Amfilohije, le métropolite du Monténégro: «Ces ennemis invisibles qui nous bombardent de tout là-haut, c'est la punition de Dieu!» Cette façon voilée de reconnaître ne serait-ce qu'une certaine mesure de responsabilité collective aurait été impensable il y a encore quelques semaines dans un pays où – exception faite de quelques intellectuels isolés – le malheur était systématiquement mis sur le compte du «complot» ourdi par des forces diverses, dont le point commun était leur volonté supposée de détruire le peuple serbe.

L'Eglise orthodoxe, justement, a été la première à entrebâiller la porte. Non contents d'avoir, à la mi-juin, exigé la démission de Milosevic, les évêques ont commencé à témoigner du calvaire des Albanais. Les médias, encore engourdis par trois mois de censure, s'en sont fait l'écho. Prudemment. Dans leur édition de mercredi, plusieurs quotidiens indépendants ont repris les propos d'Artemije, métropolite du Kosovo. «Dieu seul sait, dit le saint homme, combien de mal a été fait aux Albanais du Kosovo durant cette dernière année, et surtout ces trois derniers mois […] Nous qui vivons au Kosovo avons regardé avec douleur les épreuves qu'ils ont traversées, et nous avons terriblement souffert de voir ces victimes innocentes parmi eux.» Si Artemije blâme également «les extrémistes et les séparatistes albanais qui ont voulu, par la force, créer un autre Etat albanais dans les Balkans», il n'en ajoute pas moins qu'«il faut avant tout remercier Milosevic» pour la tragédie.

«Les coupables (des crimes contre les Albanais) ont quitté le Kosovo, où ne restent que le peuple serbe innocent et l'Eglise, à qui maintenant les Albanais demandent des comptes.» Manière de dire, implicitement, que les exactions commises ces dernières semaines contre les Serbes du Kosovo – auxquelles la presse indépendante consacre des pages entières – sont aussi la conséquence du «mal» fait aux Albanais. Révolutionnaire de la part d'une institution ecclésiastique qui, si elle avait depuis longtemps rompu avec Milosevic, s'était beaucoup égarée sur les routes du nationalisme grand serbe.

Enfin, le quotidien indépendant Danas a publié, mercredi et jeudi, une longue «lettre ouverte» à Milosevic, sous la plume d'un ancien ministre des Affaires étrangères de Tito, Milos Minic. «Puisque vous êtes encore président de la Yougoslavie», écrit ironiquement Minic, et puisque «nous regardons, grâce à la TV monténégrine et aux TV étrangères, les images de ces charniers où l'on a jeté les Albanais, au nombre peut-être de 10 000 […], vous devez répondre aux questions suivantes.» Et l'ex-ministre de demander «qui a donné l'ordre de nettoyer ethniquement les Albanais du Kosovo», «quelles forces armées, de police et paramilitaires sont coupables de ces crimes de guerre», «qui a donné dix minutes aux familles albanaises pour partir, pillé leurs maisons, mis le feu, détruit leurs pièces d'identité pour qu'ils ne puissent jamais revenir?» Et de conclure: «Aux yeux des Albanais et du monde, le peuple serbe tout entier sera tenu pour responsable de ces crimes de guerre, aussi longtemps que les vrais commanditaires et les vrais exécutants n'auront pas été traduits en justice.»