Europe

La Serbie, ballottée entre la Russie et l’Union européenne

Alors que les Serbes se rendent aux urnes, Aleksandar Vucic, l’homme fort de Belgrade, se présente comme le garant de la poursuite de l’avenir européen de son pays et pourrait même amorcer un rapprochement avec l'OTAN. Mais la Serbie n’entend pas renoncer à son amitié traditionnelle avec la Russie

Il y a deux ans, au lendemain des élections législatives du 16 mars 2014, Aleksandar Vucic et Ivica Dacic, le chef du Parti socialiste de Serbie (SPS), avaient fait, dans une relative discrétion, le voyage de Moscou: le Kremlin entendait avoir son mot à dire sur la formation du gouvernement serbe. Suite aux élections de ce week-end, les socialistes, alliés traditionnels de la Russie, devraient cette fois-ci quitter la coalition gouvernementale. Aleksandar Vucic, le Premier ministre à nouveau donné vainqueur, entend pour sa part poursuivre son jeu subtil «d’équilibre» entre Moscou, Bruxelles et Washington. L’homme fort de Belgrade se présente comme le «garant» de l’orientation européenne de son pays même s’il refuse d’appliquer les sanctions imposées par Bruxelles à la Russie, en conséquence de la crise ukrainienne. «Avec la poursuite de l’intégration européenne, la marge de manoeuvre de la Serbie va toutefois se réduire, assure pourtant Jelena Milić, directrice du Centre des études euro-atlantique de Belgrade (CEAS). Le pays devra aligner sa politique étrangère sur celle de l’Union.»

Le 24 février 2015, le Secrétaire d’Etat américain John Kerry déclarait, lors d’une audition devant le comité des Affaires étrangères du Sénat, que la Serbie, le Kosovo, le Monténégro et la Macédoine se trouveraient sur «une ligne de feu» opposant la Russie à l’Occident. Les Balkans sont-ils redevenus des pions sur le «grand jeu» planétaire d’une nouvelle guerre froide? La présence économique russe dans la région demeure essentiellement limitée au secteur de l’énergie et, après l’abandon du projet de gazoduc South Stream, en décembre 2014, elle se réduit à bien peu de chose. Néanmoins, Moscou conserve de solides relais d’influence.

Opinion publique hostile

Belgrade sait pouvoir compter sur le précieux soutien de la Russie sur la question du Kosovo, Moscou bloquant toute éventuelle reconnaissance du petit pays au Conseil de Sécurité des Nations unies. Ces deux dernières années, la Serbie n’en a pas moins multiplié les gestes d’ouverture en direction de l’Otan, effectuant même des manœuvres militaires communes avec l’Alliance atlantique.

Cette évolution passe mal au sein de l’opinion publique serbe, qui garde vive la mémoire des bombardements du printemps 1999, durant la guerre du Kosovo. Selon tous les sondages, l’écrasante majorité des Serbes demeure hostile à la poursuite de ce rapprochement, même si l’influence des partis qui revendiquent ouvertement leur russophilie demeure très limitée: il s’agit essentiellement des nationalistes du Parti démocratique de Serbie (DSS) et de l’extrême droite, incarnée par Vojislav Seselj, l’ancien mentor politique d’Aleksandar Vucic. Pour les élections de ce dimanche, plusieurs petits partis «russes» avaient certes déposé des listes, mais leurs scores sont restés confidentiels.

La conquête de l’ONU

Le jeu «d’équilibre» d’Aleksandar Vucic veut s’inscrire dans une vieille tradition, celle de la Yougoslavie non-alignée du maréchal Tito, qui fut, durant 40 ans, un «pont» entre l’Est et l’Ouest d’un monde déchiré par la Guerre froide. En réalité, il s’agit surtout d’un choix pragmatique: alors que la perspective d’une intégration européenne demeure encore bien éloignée, Belgrade cherche à multiplier ses partenaires stratégiques, qu’il s’agisse de la Russie ou d’autres acteurs, comme la Chine ou les pays du Golfe arabo-persique, de plus en plus présents dans les Balkans.

Une bataille d’importance s’annonce à l’horizon, avec l’élection, à l’automne, du futur Secrétaire général des Nations unies, qui devrait être issu de l’Europe de l’est, selon les règles de rotation géographique en vigueur. L’ancien ministre serbe des Affaires étrangères Vuk Jeremic, qui a déjà présidé l’Assemblée générale des Nations unies en 2012, fait figure de candidat sérieux. Il jouit du soutien ouvert de la Russie, mais le gouvernement de Belgrade ne s’est rallié que récemment et du bout des lèvres à sa candidature. Probablement par crainte d’indisposer les partenaires occidentaux de la Serbie.

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