Depuis le début de l’été, le centre de Presevo, une commune déshéritée du sud de la Serbie, majoritairement peuplée d’Albanais, est devenue un immense camp de transit. Quand la nuit tombe, des centaines de corps se serrent sur le béton, au milieu de la fumée collante de feux entretenus avec des brindilles et des bouteilles de plastique. Il est minuit, un homme s’effondre brusquement, devant les barrières protégeant l’entrée du Centre d’enregistrement des réfugiés, gardé par la police serbe. Malaise cardiaque. Quelqu’un lâche: «Nous sommes arrivés la nuit dernière et nous sommes dans la queue depuis 7 heures du matin». Mercredi, le Centre a enregistré 2666 personnes, un «record» battu dès le lendemain.

«Jusqu’à présent, seulement la moitié des migrants se faisaient enregistrer», explique Valon Arifi, coordinateur d’une petite équipe de volontaires locaux. «Depuis quelques jours, une mission d’Europol est présente en ville, du coup la police ne laisse plus ceux qui n’ont pas de papiers quitter Preševo en autocar, ce qui crée un bouchon». Une bonne nouvelle pour les taxis qui proposent leurs services à ceux qui veulent filer vers la frontière hongroise sans prendre le temps de récupérer le laisser-passer de la police. Pour avaler les 500 kilomètres de route, ces derniers exigent au moins 1000 euros. Près de 400 nouveaux véhicules auraient demandé une licence à la mairie de Preševo depuis le début de l’été, mais de nombreux véhicules privés s’improvisent aussi taxis.

Yllten Hasani observe la file d’autocars stationnés aux abords du Centre d’enregistrement. «Les rabatteurs attrapent ceux qui sortent du Centre et les amènent vers les bus. Chacun touche un euro par passager et 50 à 70 véhicules partent tous les jours vers la frontière croate». Le jeune homme, qui a étudié la théologie islamique à Pristina, s’est lancé dans les affaires: il possédait déjà une entreprise qui vend du matériel de construction, il vient d’acquérir deux autocars pour quelque 45 000 euros.

De petits groupes négocient, échangent des cartes de téléphone ou des bouteilles d’eau. Un voyage en bus coûte 35 euros jusqu’à Šid, au nord-ouest du pays, soit une recette d’environ 1400 euros par autocar, dont il faut soustraire le salaire du chauffeur, le prix de l’essence et les «extras». «La police a installé trois barrages, un à la sortie de l’agglomération, un autre à Vranje et le dernier à Vladičin Han. Même si tout est en règle, il faut toujours un petit cadeau pour convaincre les flics de laisser passer le bus: à chaque fois, il faut lâcher 50 à 70 euros», poursuit Yllten. «Au final, on peut gagner entre 500 et 600 euros par trajet». A ce rythme, le retour sur investissement est rapide. Le jeune entrepreneur espère rentabiliser ses autocars en quelques semaines.

Au printemps dernier, Shkëlzen a ouvert une épicerie dans le quartier de la gare. Coup de chance: il se trouve juste en face du bâtiment réquisitionné en juin par la police pour installer le Centre d’enregistrement. Depuis, son magasin ne désemplit pas, des clients se bousculent pour régler quelques sodas avant de prendre la route. «J’ai plus que doublé mon chiffre d’affaires, je ferme parfois à deux ou trois heures du matin», raconte-t-il. «Je vends surtout des gâteaux, des produits laitiers. Et je n’ai jamais eu un problème avec ces malheureux, j’ai plus de difficultés avec les clients locaux. Deux ou trois fois, des migrants sont mêmes venus me rendre de l’argent que je leur avais donné en trop». Quadrillé par la police, le quartier de la gare est une ville dans la ville où tout se vend et s’achète. Il faut payer deux euros pour faire charger son portable, cinq ou dix euros pour acheter une carte SIM.

Le Centre d’identification a été établi dans une ancienne usine de tabac, abandonnée depuis le début des années 2000, comme toutes les grandes entreprises de la ville. L’afflux des réfugiés représente, en quelque sorte, une activité économique de remplacement. Un jeune policier, issu de la communauté albanaise, fait le trafic aux abords de la gare. Il a lui-même vécu six mois à Grenoble, où sa demande d’asile a été rejetée. «Et voilà, lâche-t-il avec fatalisme, si j’avais été plus malin, je ne me retrouverai pas à faire la circulation à minuit au milieu des Syriens».