Le criminel nazi Alois Brunner est donné pour mort depuis longtemps, mais les circonstances de sa fin ainsi que la date restaient inconnues. La publication d’un reportage dans la revue XXI mercredi dernier lève le mystère sur la mort de l’un des architectes de la solution finale. Responsable de la mort de 130 000 juifs, Alois Brunner a dirigé le camp de Drancy et les rafles de Juifs dans le sud de la France en 1943. Lors de l’une de ces rafles, Arno Klarsfeld est arrêté, puis déporté. Son fils, Serge Klarsfeld, a pourchassé les anciens nazis et mené plusieurs d’entre eux devant les tribunaux. Il a débusqué Alois Brunner en Syrie mais n’a pu obtenir son extradition.

Le Temps: Alois Brunner serait mort en décembre 2001, près de dix ans après ce que vous imaginiez. Que sait-on sur ses dernières années?

Serge Klarsfeld: Ce nazi qui était le bras droit d’Adolf Eichmann n’a pas coulé des jours tranquilles à la fin de sa vie. Et c’est un soulagement d’apprendre qu’il a, en bout de course, vivoté misérablement, enfermé dans la cave d’une résidence à Damas. Au moins, il n’a pas eu une retraite heureuse dans une villa luxueuse. Alois Brunner doit sa réclusion aux investigations que nous avons menées avec mon épouse Beate. A la suite de nos voyages en Syrie pour le démasquer, lorsque nous avons eu la certitude qu’il se cachait dans ce pays, nous avons entrepris des démarches en Autriche, en France et aux Etats-Unis pour que les gouvernements de ces pays fassent pression sur celui de Syrie et obtiennent l’extradition d’Alois Brunner. Mais le président syrien Hafez el-Assad a refusé en niant la présence du nazi sur son sol.

– Les informations publiées par la revue XXI vous semblent-elles crédibles?

– Tout à fait. Le reporter a eu accès a des informations de première main, son travail est bien documenté. Les témoignages sont ceux de personnes qui ont manifestement côtoyé de très près Alois Brunner. Et tout confirme ce que nous avions de notre côté recueilli sur ce criminel nazi.

– Reste-t-il encore des zones d’ombre sur le parcours d’Alois Brunner?

– On sait désormais beaucoup de choses, mais la fin des années 50 et les années 60, période durant laquelle il est actif en Syrie, demeurent partiellement mystérieuses. Il trempe dans un trafic d’armes en faveur du FLN (Front de libération nationale, ndlr.), peut-être motivé par sa détestation de la France. On le retrouve lié à une affaire de vente de tanks autrichiens périmés. Mais, on ne sait que peu de chose sur son rôle précis dans l’appareil policier syrien, sinon qu’il y aurait contribué en tant que conseiller.

– Pourquoi les autorités syriennes l’ont-elles gardé enfermé plutôt que de s’en débarrasser?

– Je pense que le gouvernement a gardé une certaine loyauté à l’égard de cet ancien ami du régime. Mais dans la mesure où il ne pouvait lui être utile, il s’en est simplement désintéressé. Je regrette qu’il n’ait pas été jugé contradictoirement, par un tribunal français ou allemand. Un grand procès aurait permis d’honorer la mémoire des 130 000 Juifs qu’Alois Brunner a fait tuer. Cependant, avec la confirmation de sa mort en 2001, cela signifie qu’il était encore vivant au moment du deuxième procès par contumace contre lui, à Paris en mars 2001. Il est mort sachant que ses victimes le poursuivaient et qu’elles obtenaient justice.

– Avez-vous un regret à titre personnel?

– Les sbires d’Alois Brunner ont arrêté mon père et l’ont déporté à l’été 1943. Alois Brunner était certainement présent, car il menait directement les arrestations. Lors de cette rafle, ma mère, ma sœur et moi étions cachés dans le double fond d’une penderie, l’Allemand en charge de la fouille n’a pas vérifié la solidité de la cloison. Ma vie n’a tenu qu’à ça: mon interpellation m’aurait conduit tout droit à la chambre à gaz. J’aurais été une victime de plus d’Alois Brunner. Mais lorsque j’ai poursuivi Alois Brunner, je ne l’ai pas fait dans un but de revanche personnelle mais au nom de toutes ses victimes.