Le ministre russe des affaires étrangères, Sergei Lavrov, a livré mardi à Genève, dans le cadre du Conseil des droits de l’homme, la vision de Moscou de l’ordre international. Dans un exercice de relecture des «printemps arabes», l’un des hommes les plus influents de la diplomatie contemporaine, s’en est notamment pris «au fétichisme allant jusqu’à l’absurde de la démocratie» qui aurait provoqué des «catastrophes humanitaires» en privant des millions de personnes de leurs droits au logement, à l’eau, à la nourriture, à l’éducation et à la santé.

Passé maître dans l’art des raccourcis pour affirmer les thèses du Kremlin, Sergei Lavrov a notamment dénoncé l’instrumentalisation des droits de l’homme à des fins géostratégiques ou pour changer des régimes politiques en se référant au cas syrien en particulier. Passant sous silence le soutien de Moscou à Bachar el Assad dès les premières heures de la répression des manifestations pacifiques anti-gouvernementales, il s’en est pris à l’ingérence étrangère dans ce conflit «sous de faux prétextes humanitaires et au mépris des traditions culturelles locales».

«Système international polycentriques»

Mais au-delà de ces critiques visant sans le dire explicitement l’Occident et son modèle démocratique, comment la Russie envisage-t-elle aujourd’hui la gouvernance globale? «La stabilité de l’ordre mondial ne peut se réaliser qu’avec des mécanismes sûrs d’action collective», a expliqué Sergei Lavrov. Parmi ceux-ci, le Conseil des droits de l’homme devrait jouer un «rôle de pivot» dans une logique de «système international polycentriques».

Alors que l’on fête le 50e anniversaire des conventions des droits de l’homme, le chef de la diplomatie russe voit toutefois un danger dans la «nouvelle lecture» de ces droits pour imposer des valeurs non-universelles au détriment du «principe de l’égalité souveraine des Etats». Comme la Chine populaire et les pays communistes en d’autres temps, la Russie dénonce le fait que trop souvent la convention sur les droits politiques et civils l’emporterait sur la convention sur les droits économiques, sociaux et culturels, alors qu’elles devraient former un tout indissociable. «Cette situation doit être rectifiée de toute urgence», selon Sergei Lavrov. La Russie, ajoute-t-il, est prête à assister le Haut-commissariat, y compris financièrement, pour le faire.

Rappel de la Crimée

L’ONU et ses règles restent bien le cadre indépassable de l’ordre mondial, selon Moscou. Même si l’annexion de la Crimée et l’intrusion russe dans l’est de l’Ukraine violent les règles de la communauté internationale, comme l’ont fait remarquer plusieurs ministres de pays européens, lors de cette même session du Conseil des droits de l’homme.

La riposte de Sergei Lavrov a pris la forme d’une dénonciation de la «résurgence du néo-nazisme» en Ukraine et dans les Etats baltes – les pays les plus critiques envers l’affirmation de la puissance russe – et qui bénéficient de «l’indulgence et du silence de l’Union européenne et des Etats-Unis». «Nous comptons sur le fait que les droits de l’homme de l’ONU et les mécanismes humanitaires vont être actionnés pour régler ces problèmes», a-t-il ajouté tout en rappelant que nous fêterons cette année le 70e anniversaire du Tribunal de Nuremberg.

Critique de la Turquie

Alors que l’accord de cessez-le-feu apporte un précieux répit en Syrie, Sergeï Lavrov s’est abstenu de s’en prendre directement aux Etats-Unis habituellement accusés de volonté hégémoniques. Moscou et Washington sont en effet les parrains de cette trêve, saluée hier par le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, également de passage à Genève.

Sergei Lavrov n’a par contre pas ménagé la Turquie, soupçonnée de faire le jeu des «terroristes» en laissant circuler les armes, «y compris par des convois humanitaires». «Nous devons couper l’approvisionnement des terroristes en fermant la frontière entre la Syrie et la Turquie», estime-t-il. De même a-t-il fait la leçon aux Européens tenus tout à la fois pour responsables de nourrir les flots des réfugiés et de les maltraiter par des «politiques incohérentes».

Comme l’an dernier, à cette même tribune, Sergei Lavrov s’est fait le défenseur des chrétiens d’Orient et des autres minorités religieuses de la région. Il compte sur le Conseil des droits de l’homme pour transformer l’appel du pape François et du patriarche orthodoxe Cyrille à stopper l’exode des chrétiens en action concrète.