C'est un axiome que les experts de services de renseignement connaissent bien: dans le monde opaque des espions et des informations ultra-confidentielles, deux règles régissent tous les échanges, y compris en matière de lutte contre le terrorisme.

Les deux règles d'airain du renseignement

La première est le «donnant-donnant»: celui qui donne aujourd'hui doit pouvoir recevoir demain, ce qui suppose une confiance dans la fiabilité à long terme de son interlocuteur. La seconde est celle du rapport de force, y compris entre occidentaux: «Tout en haut, il y a les Etats-Unis, appuyés par leurs alliés inébranlables des "Cinq Yeux" (Etats-Unis, Royaume Uni, Australie, Canada, Nouvelle Zélande), explique à Paris un familier de ces questions. En dessous, la France, l'Allemagne, et éventuellement l'Italie ou l'Espagne, compte tenu de leur longue expérience anti-terroriste. En revanche croire que les services français vont accepter de traiter d'égal à égal avec les belges, c'est rêver».

La lutte contre l'Etat islamique n'échappe pas à ces règles d'airain: «Il ne faut pas oublier non plus que tous ces renseignements font des pays concernés des coupables aux yeux de leurs voisins. Celui qui reconnaît avoir perdu la trace d'un dangereux djihadiste avoue sa faiblesse et la vulnérabilité de ses services. Or l'autorité politique, le plus souvent, ne goute guère ce genre d'aveux. »

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Cauchemar djihadiste

Bienvenue dans le monde réel du renseignement, confronté de plus au défi spécifique d'une nébuleuse islamiste qui a fait du cloisonnement sa règle, et recrute aussi bien des jeunes éduqués que des déclassés ayant eu déjà maille à partir avec la justice: «Affronter ce cauchemar du djihad nécessite d'abord la parfaite identification du phénomène pour ensuite bien parvenir à l'appréhender», rappellent les auteurs du «Livre gris du terrorisme» consacré à la coopération sécuritaire entre le Maroc et l'Europe. Les services marocains sont à l'origine du signalement d'Abdelhamid Abaaoud, tué dans l'assaut de Saint Denis le 18 novembre avec sa présumée cousine, Hasna Aït Boulhacen. 

La culture du terrain, en France comme en Syrie, fait défaut

Pour les services français, cette seconde vague d'attentats après les tueries de janvier contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher démontre en plus que deux écueils n'ont pas été surmontés. Le premier est celui du manque d'analyse en profondeur du phénomène de la radicalisation en France, en raison de la priorité donnée aux opérations spéciales et au renseignement électronique.

L'exemple anglais

 «De ce point de vue, les Britanniques ont procédé d'une façon radicalement différentes après les attentats de Londres du 7 juillet 2005, poursuit notre source. Ils ont apporté beaucoup de soins à cartographier le "Londonistan" et ses ramifications. Ils ont énormément sollicité les universitaires, les travailleurs sociaux...» Rares sont par exemple les universitaires français d'origine maghrébine, pourtant souvent désireux d'aider les services, à être consultés. «La culture du terrain, en France comme en Syrie, fait défaut. On préfère pilonner que s'infiltrer.»

Deuxième écueil: le plafond de verre qui, en France, continue souvent d'interdire aux vétérans du renseignement de prendre la tête de leurs services, fonction réservées à des technocrates ou diplomates «parachutés» par le pouvoir. Bernard Bajollet, un diplomate proche de François Hollande, ancien ambassadeur en Irak ou en Algérie, dirige la DGSE chargée du renseignement extérieur. Le coordinateur national du renseignement français, Alain Joyandet, est un ancien ambassadeur en Haïti.

En face, le patron du renseignement intérieur est un commissaire de police, Patrick Calvar, connu pour être plus favorable aux méthodes «coup de poing» qu'au lent dépeçage et tri d'informations: «Le cercle est vicieux car les interceptions électroniques aboutissent à une quantité incroyable de renseignements que personne ne sait vraiment traiter, organiser, corroborer». Or «l'arme la plus redoutable des islamistes radicaux est leur lien de solidarité, au nom de l'adage qui exige le soutien au frère qu'il soit dans le vrai ou dans l'erreur», peut-on lire dans le «Livre gris du terrorisme». D'où l'importance d'identifier les proches ou les membres de la famille d'un suspect, de cartographier sa «cellule potentielle».

Le traumatisme laissé par l'affaire Snowden

Viennent ensuite les difficultés en matière de coopération internationale. Du coté de Paris, trois sont citées. La première résulte du traumatisme engendré par l'affaire Snowden qui, simultanément, fait redouter toute coopération avec les Etats-Unis et leurs alliés anglais, et engendre la peur de nouvelles failles au sein du conglomérat CIA/NSA en pleine campagne électorale américaine et alors que le complexe militaro-industriel veut que Washington reparte en guerre. «En clair, les Français ont toujours peur d'être manipulés par les Américains. Les révélations sur l'espionnage de l'Elysée sous Sarkozy ont laissé des traces profondes» résume un diplomate. Deuxième difficulté: la quasi disparition du Royaume-Uni du théâtre moyen-oriental, depuis le retrait des troupes britanniques d'Irak et d'Afghanistan, et le refus du parlement d'avaliser des frappes aériennes sur l'Etat islamique en août 2013. Sur ce sujet, la visite de David Cameron à Paris ce lundi peut laisser espérer des changements, même si le courant ne passe guère entre lui et François Hollande.

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Les failles du renseignement allemand

L'Allemagne est enfin le troisième écueil. Ses services de renseignements auraient complètement sous-estimé l'importance d'une voiture interceptée le 5 novembre à Rosenheim (prés de Munich) en route pour Paris, remplie d'armes de guerre, conduite par un Monténégrin. Ils n'en ont pas prévenu leurs homologues français, pensant avoir affaire au grand banditisme. Quelques jours avant, le ton avait monté entre le BND (les services allemands) et la DGSI au sujet d'écoutes de responsables français. La défiance mutuelle est une réalité. 

Dernier problème pour la France: la délicate gestion de ses clients et alliés dans le monde arabe, à commencer par l'Arabie Saoudite et le Qatar, dont les relations avec l'Etat islamique sont troubles malgré leur participation officielle à la coalition qui s'y oppose militairement. Impossible, par exemple, de ne pas noter que le premier ministre du Qatar était reçu mardi à l'Elysée par François Hollande avant de partir inaugurer aux cotés du ministre de la Défense Jean-Yves le Drian le salon mondial de la sécurité Milipol. Quantité «d'anciens» des services et de l'armée française, reconvertis dans le business sécuritaire, ont partie liée avec les pays du Golfe qu'ils informent et qui, le cas échéant, les paient grassement pour les tenir informés de ce qui se passe dans l'Hexagone. Conséquence: le risque important de nourrir des «agents doubles», dont les informations sont in fine transmises aux commanditaires de l'Etat islamique.