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Quand les services secrets de Daech visaient Genève

Dans son livre Les espions de la terreur, Matthieu Suc, journaliste spécialiste du renseignement et du terrorisme, raconte la genèse et le fonctionnement des services secrets de l’Etat islamique, responsables des récents attentats qui ont ensanglanté l’Europe. Leur chef rêvait de frapper Genève. Une enquête terrifiante et magistrale

C’est le fruit de plus de quatre ans de travail à côtoyer les services de renseignement, à plonger dans les failles – les mensonges parfois – de la lutte contre le terrorisme. Quatre ans à ingurgiter les horreurs de la propagande terroriste à la recherche d’un visage, d’un nom ou d’une voix à relier à un dossier judiciaire en cours. Dans Les espions de la terreur (Editions HarperCollins), Matthieu Suc livre l’histoire de «l’Amniyat», le service de renseignement de l’Etat islamique. Où l’on découvre que les méthodes des espions djihadistes n’ont pas grand-chose à envier à celles de leurs homologues de la CIA ou du FSB russe. L’auteur revient aussi sur le projet d’attentat inabouti qui devait frapper Genève à l’automne 2015.

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Le Temps: Vu d’Europe, on a du mal à imaginer l’Etat islamique doté d’un service de renseignement aussi structuré que vous le décrivez.

Matthieu Suc: Toutes les organisations terroristes, dont Al-Qaida, ont eu des services secrets, mais dans l’inconfort de la clandestinité. L’Etat islamique, proto-Etat doté d’une emprise territoriale et d’administrations, a pu créer l’Amniyat, un service de renseignement calqué sur l’organisation des grands services secrets occidentaux et moyen-orientaux: bureau espionnage d’un côté, et contre-espionnage de l’autre. Le premier a permis d’aider les terroristes à échapper aux radars des renseignements occidentaux, le second à assurer la sécurité du califat.

Ce n’est pas parce que ces gens se revendiquent d’un fondamentalisme religieux qu’ils sont arriérés ou coupés du monde

Matthieu Suc

Vous évoquez un bureau des légendes djihadiste, en référence au nom donné au service du renseignement extérieur français, qui façonne les fausses identités de ses agents.

L’un des objectifs de mon enquête est de montrer que ce n’est pas parce que ces gens se revendiquent d’un fondamentalisme religieux qu’ils sont arriérés ou coupés du monde. Derrière la chair à canon kamikaze se cachent des ingénieurs, des hackers, des logisticiens, et des vétérans du djihad capables d’exploiter ces compétences pour frapper. Je raconte comment les attentats qui ont causé quelque 250 morts en France sont une même et tragique histoire, fomentée par un petit groupe d’individus qui pilotait les terroristes depuis Raqqa.

Comment?

Avec des méthodes empruntées à la CIA et au KGB. Dans les années 1980, un agent d’Al-Qaida infiltre l’armée américaine, récupère ses techniques de contre-espionnage, et rédige le premier manuel djihadiste du renseignement. Une grande source d’inspiration pour l’Etat islamique, qui produira ses propres tutoriels du parfait espion. L’un de ses conseils émane du KGB: si votre légende est censée avoir vécu en Italie, déplacez-vous avec des tickets de cinéma italiens dans les poches. Pour ne pas être repérés, les terroristes sont invités à faire des selfies devant les monuments des villes visées, boire de l’alcool, ou regarder la trilogie hollywoodienne Jason Bourne, qui montre des filatures réalistes. Dans la voiture de Sid-Ahmed Ghlam, l’étudiant accusé d’avoir tué une automobiliste dans la banlieue parisienne en 2015, on a retrouvé 20 pages d’instructions pour chaque minute de l’opération: le jour d’avant, porter des chaussures en taille 43 et des vêtements moulants. Le jour de l’attentat, du 44 et des vêtements amples, pour déjouer les caméras de vidéosurveillance, et ainsi de suite.

Ces espions djihadistes visaient Genève.

Dans les semaines suivant le drame du 13 novembre 2015, les services anglo-saxons interceptent une communication cryptée vers une cellule clandestine qui évoque un attentat simultané à Genève, Toronto et Chicago. Frapper plusieurs grandes villes en même temps, c’est le rêve de l’Etat islamique, pour montrer sa puissance. Cette menace sur Genève, symbole de la finance mondiale, est d’autant plus crédible que le donneur d’ordre est Abou Loqman, numéro un de l’Amniyat – qui sera tué au printemps 2018. Je ne le précise pas dans le livre, mais ce message arrive également au moment où les douaniers suisses interceptent une voiture dont l’un des passagers est un proche des frères Abdeslam, responsables du 13-Novembre. Sans oublier que l’Amniyat compte plusieurs Suisses parmi ses 1500 djihadistes triés sur le volet. Heureusement, ce projet d’attentat n’a jamais abouti.

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Le bureau des légendes djihadiste a également diffusé des faux projets d’attentats, pour «saturer» les services adverses et repérer les agents doubles…

Juste avant l’Euro 2016 de football, la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) française reçoit un tuyau des Britanniques, qui ont vent d’un attentat imminent dans un bar lesbien de Paris. Les policiers se déploient autour du bar, mais pas d’attentat. Vingt-quatre heures après, les Anglais perdent le contact avec leur source syrienne. Dans le renseignement, on appelle ça une opération bleu de méthylène: quand vous suspectez plusieurs personnes d’être des taupes, balancez autant de fausses informations et voyez laquelle est reprise par l’adversaire. Vous avez le traître.

Le service de renseignement intérieur de l’Etat islamique était si zélé qu’on l’a surnommé «la Stasi du califat»…

L’Amniyat a beaucoup pratiqué la torture et la barbarie, mais a aussi mis en place un service chargé de vérifier chaque profil des candidats souhaitant intégrer le califat, avec relevés d’empreintes, analyses sanguines, fouilles des ordinateurs et smartphones, puis interrogatoires serrés afin de vérifier que les candidats en connaissaient le contenu et n’étaient pas des espions. L’Amniyat possédait surtout un vaste réseau de référents djihadistes en Europe, chargés de fouiller le passé et d’espionner l’entourage de ces candidats. Ces méthodes se pratiquent dans tous les services de renseignement du monde.

Le plus grand danger est ce qu’on appelle la menace endogène: des radicalisés qui ne sont jamais partis en Syrie et prennent un couteau ou une voiture pour commettre des attentats

Matthieu Suc

Vous avez d’ailleurs rencontré un Suisse recalé par le contre-espionnage djihadiste.

Ce converti suisse a rejoint la Syrie fin 2013. Parce qu'il avait caché deux talkies-walkies dans sa valise, l’Amniyat l’a soupçonné d’être un espion, mis en détention et passé à tabac. En fouillant dans ses téléphones, ils ont également découvert qu’il avait utilisé WhatsApp pour draguer sur des sites de rencontre gays, pratique interdite par l’Etat islamique. Les services l’ont soumis à un nouvel interrogatoire sur ses orientations sexuelles, avant de le libérer. A l’époque, le califat n’avait pas encore été proclamé, mais quelques semaines plus tard il aurait sans doute été exécuté. De retour en Suisse, il reconnaîtra par la suite son bourreau: Najim Laachraoui, l’artificier du 13-Novembre qui s’est fait exploser à l’aéroport de Zavantem, en Belgique, le 22 mars 2016.

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Ce revenant suisse a-t-il été entendu par les services de renseignement de la Confédération?

Pas impossible. Il a en tout cas coopéré avec les forces de l’ordre suisses et a été entendu par la justice française, qui voulait l’interroger sur plusieurs djihadistes. Car il était en Syrie au début de l’Etat islamique, et il a côtoyé une partie de ceux qui ont ensuite intégré l’Amniyat, avant d’être impliqués dans divers attentats. Il a notamment connu le «groupe des Strasbourgeois», parmi lesquels Foued Mohamed-Aggad, l’un des terroristes du Bataclan.

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Maintenant que l’Etat islamique et l’Amniyat n’existent plus, quel est le danger?

Récemment, mes sources m’ont parlé de nouveaux noms inconnus, en m’affirmant qu’ils reprenaient le flambeau. En 2015, l’Amniyat a également envoyé en Europe des clandestins qui n’ont jamais été arrêtés. Mais le plus grand danger est ce qu’on appelle la menace endogène: des radicalisés qui ne sont jamais partis en Syrie et prennent un couteau ou une voiture pour commettre des attentats. Les services de renseignement sont inquiets, car ces individus masquent de mieux en mieux leur radicalisation et leurs projets, grâce à tous les tutoriels que l’Amniyat a fait circuler sur internet. Son savoir-faire se généralise, et c’est assez inquiétant pour les années à venir.

Les espions de la terreur, Matthieu Suc, Editions Harper Collins, 416 pages.

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