«Le but de ce livre est de montrer que les principaux problèmes actuels en Russie ne viennent pas des réformes brutales de l'ère Eltsine mais d'un sabotage organisé par les dirigeants des services secrets et leurs collaborateurs.» Le livre, qui met en cause le comportement des services secrets russes (FSB, ex KGB), a pour auteur un ancien colonel de la redoutable organisation, Alexandre Litvinenko, réfugié aujourd'hui en Angleterre, mais n'a pas encore vu le jour. Mais la Novaïa Gazeta, journal d'opposition, en publie cette semaine 22 pages d'extraits. Dans lesquelles il apparaît que le FSB, non content d'attiser les deux guerres de Tchétchénie, s'y est également copieusement rempli les poches. D'autre part, accuse Litvinenko, le même FSB a créé une cellule spéciale composée de gangsters ou de criminels de guerre recherchés et chargés de l'élimination physique de personnalités gênantes.

En gros, raconte le tchékiste repenti, les gens du FSB ont, dès 1992, palpé plusieurs millions de dollars extorqués aux rebelles tchétchènes, en échange d'armes apportées sur place par les troupes russes, ou en échange du renoncement à certaines opérations militaires. Un ancien garde du corps d'Eltsine, aujourd'hui député à la Douma, est ainsi accusé de s'être enrichi de cette manière. Il se contentait d'expliquer, mardi, que Litvinenko «n'était pas assez haut placé dans le FSB pour avoir accès à de telles informations». Toujours est-il que le lieutenant-colonel Litvinenko donne des exemples. En 1995, le leader tchétchène Chamil Bassaïev et ses troupes prennent en otage 1000 personnes dans un hôpital en guise de représailles contre les promesses non tenues des Russes. Ceux-ci avaient touché plusieurs millions de dollars de la part du leader séparatiste Doudaïev contre l'arrêt des combats mais avaient néanmoins continué la guerre. Au courant de l'accord, le premier ministre de l'époque, Viktor Tchernomyrdine, avait laissé repartir vers la Tchétchénie sains et saufs Bassaiev et ses acolytes.

On retrouve également la Tchétchénie dans les escadrons de la mort du FSB, puisque selon Litvinenko, ces groupes, dirigés par des gangsters professionnels, comptaient dans leurs rangs un certain nombre de criminels de guerre, qui, pris en flagrant délit d'exactions dans les villages tchétchènes, se voyaient offrir le choix: la prison ou un travail au FSB. Ces groupes auraient, dès 1998, réalisé en Russie comme en Ukraine, en Irak ou en Yougoslavie, des contrats contre des politiciens, des hommes d'affaires, des banquiers.

Alexandre Litvinenko revient aussi sur les attentats d'il y a deux ans, quand les services secrets russes avaient attribué aux séparatistes tchétchènes l'explosion de trois immeubles à Moscou, et donne crédit à la rumeur qui voulait que ce soit finalement les Russes eux-mêmes les coupables. Une façon de procéder déjà en vigueur au début de la première guerre. L'ex-officier raconte en détail le fameux attentat déjoué de Riazan le 22 septembre 1999. Des citoyens vigilants avaient permis d'interpeller trois hommes déposant des sacs plastiques bourrés d'explosifs dans la cave d'un immeuble. Et quant il était apparu que les trois hommes appartenaient au FSB, le directeur des services secrets, Nikolaï Patrouchev, avait alors soutenu qu'il s'agissait d'un exercice et que les sacs contenaient du sucre en poudre, ce que tous les témoins sur place ont contesté.

«Comme des bandits»

Les révélations de Litvinenko étaient hier diversement commentées. Selon un analyste politique spécialisé, «les agents du FSB sont trop peu disciplinés et trop mal payés pour réaliser ce genre de missions. S'ils recevaient des ordres pareils ils iraient vite le raconter au premier journaliste venu.» Au contraire, un ancien colonel du FSB certifie dans les colonnes du Moscow Times que «tout ce que raconte Litvinenko est 100% exact». Quant à la Novaïa Gazeta, elle réclame une commission d'enquête parlementaire et peint le diable kagébiste sur la blanche muraille du poutinisme: «En se servant de la toute-puissance de l'Etat, les personnes chargées d'assurer sa sécurité se sont mis à travailler pour eux-mêmes, en se comportant comme des bandits au lieu d'enquêter sur les attentats. Ils ont à disposition tout le matériel technique pour écouter, suivre, faire chanter, tuer sans contrôle. Ils font du zèle dans les affaires politiques – comme le feuilleton NTV – pour prouver leur loyauté envers l'Etat et ne pas être inquiétés.»