Portrait

Seth Berkley, chevalier blanc du vaccin

Le New-Yorkais dirige depuis 2011 GAVI, l’Alliance du vaccin regroupant Etats, industrie pharmaceutique, ONG et agences onusiennes. Personnalité atypique de la Genève internationale, il ne tolère pas les blocages bureaucratiques. Ses objectifs: vacciner 300 millions d’enfants supplémentaires d’ici à 2025

En collaboration avec le Geneva Observer, «Le Temps» explore la Genève internationale.

Au huitième étage du bâtiment du Geneva Health Campus qui domine la ville, il a une vue imprenable sur les institutions internationales et le lac. Les tours, ça le connaît. Seth Berkley a grandi à Manhattan. Il a vécu son enfance à Tribeca, dans un quartier où abondaient jadis les friches industrielles et qui est désormais l’un des plus branchés de New York. Depuis 2011, ce New-Yorkais, qui en impose par sa taille et sa voix, dirige GAVI, l’Alliance du vaccin, une organisation internationale créée pour relancer des efforts de vaccination qui stagnaient et pour offrir à tout enfant de la planète un accès égal aux vaccins.

A Genève, le grand public ne le connaît pas ou peu. Et pourtant. «Seth a été un pionnier dans les efforts pour créer un premier traitement pour les malades du sida», relève un ami, Scott Weber, président de l’organisme international Interpeace à Genève. Les deux hommes, de nationalité américaine, se sont rencontrés en 2000 à Davos, où fut lancée GAVI grâce à l’appui de Bill Gates: «Pour Seth, c’est clair. C’est toujours la mission qui prime et non l’institution ou la bureaucratie. Il préfère toujours adapter l’organisation à la mission et non l’inverse.»

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Admirateur de Martin Luther King

Dans le bureau de Seth Berkley trône une photo de Martin Luther King qu’il a obtenue du médecin du célèbre activiste des droits civiques aux Etats-Unis. Elle lui rappelle l’époque où il travaillait à Jackson avec le premier médecin noir qui avait eu enfin le droit, après moult tracasseries, de pratiquer le métier. «Le Mississippi était le plus pauvre des Etats américains avec des inégalités criantes. Ce fut, pour moi, une expérience plus choquante que d’aller pour la première fois en Afrique, qui était pourtant une autre région du globe, un autre continent. Là, j’étais aux Etats-Unis…» A Genève, le patron de GAVI apprécie la situation privilégiée du lieu, pas trop loin de l’Afrique, entre l’Asie et l’Amérique.

Notre objectif est de prévenir la mort de 7 à 8 millions d’enfants au cours des cinq prochaines années

Seth Berkley, directeur de GAVI

Décontracté, sans cravate, les cheveux presque en pagaille, il est à l’aise dans une ville où une équipe des Hôpitaux universitaires de Genève a réussi à définir une «formule capable de prédire l’efficacité et la sécurité de nouveaux vaccins contre le virus Ebola», où siège dans un mouchoir de poche l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la Fédération internationale de l’industrie du médicament, des ONG, des centres universitaires de santé globale et le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

A 63 ans, cet épidémiologiste au regard perçant annonce déjà les priorités à venir. Pour la période 2021-2025, GAVI prévoit d’investir 9,4 milliards de dollars. Pourquoi autant? Pour éradiquer la pneumonie et la diarrhée, les deux principaux facteurs de mortalité des enfants et pour développer de nouveaux vaccins contre le cancer de l’utérus. Les sommes engagées sont faramineuses, mais à la hauteur des défis. De fait, «pour chaque dollar investi, souligne Seth Berkley, la société au sens large bénéficie d’un retour sur investissement de 54 dollars. Notre objectif est de vacciner 300 millions d’enfants supplémentaires au cours des cinq prochaines années, de prévenir la mort de 7 à 8 millions de personnes». Innovant, GAVI recourt toujours plus aux drones, au Rwanda, en RDC et surtout au Ghana où près de 2000 cliniques seront ravitaillées 24 heures par jour, 7 jours sur 7.

Aider les enfants des ghettos

Le New-Yorkais le rappelle. GAVI s’est dès sa création donné pour mission de remédier à un grand déséquilibre. Il y avait bien de puissants vaccins disponibles dans les pays riches, mais les pays en voie de développement en étaient largement privés. GAVI a introduit 430 vaccins dans les Etats les plus pauvres. «Il a aussi été en mesure de faire baisser à 27 dollars le prix de 11 vaccins recommandés par l’OMS. Or ils pouvaient coûter jusqu’à 1300 dollars aux Etats-Unis», insiste Seth Berkley, qui relève que la couverture vaccinale dans les pays les plus pauvres est désormais de 80% alors qu’elle ne se situait qu’à 59% au moment où GAVI a vu le jour.

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Etabli avec sa famille le long de la côte lémanique, Seth Berkley se sent davantage citoyen du monde que simple New-Yorkais. Il n’est pas arrivé à la tête de l’Alliance du vaccin par hasard. Passionné par la discipline médicale, il voit comme sa mission d’agir pour aider celles et ceux qui en ont le plus besoin. Dans sa prime jeunesse, il apprenait à jouer aux échecs à des enfants des ghettos. Il coopérait avec des médecins très engagés dans le mouvement des droits civiques qui soignaient des gens dans les quartiers défavorisés. La justice sociale, à l’image d’un Martin Luther King qu’il vénère, lui est chevillée au corps. C’est pourquoi il s’inquiète aujourd’hui du repli nationaliste de certains pays qui limitent la capacité d’organisations comme GAVI de mener des campagnes qui viennent en aide au plus grand nombre.

Des inégalités à l’origine de révolutions

Le scientifique aime piloter des avions et naviguer à ses heures libres pour se changer les idées. Et même si la question des vaccins l’accapare, il garde une vision globale de la société. L’explosion des inégalités dans le monde et dans son pays d’origine l’interpelle: «A travers l’histoire qui tend à se répéter, l’existence de graves inégalités a été à l’origine de révolutions. Nous devons repenser la manière dont fonctionne le monde. Il y a assez de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins fondamentaux de tous.»

Dans cette veine humaniste, il a fondé l’International AIDS Vaccine Initiative (IAVI) pour mener le combat contre le sida. Il a été tôt sensibilisé à la cause. A New York, des décennies avant l’apparition de drapeaux couleur arc-en-ciel dans les rues de la planète entière, la mère du directeur de GAVI gérait une agence de voyages pour gays.

Seth Berkley ne l’élude pas. Le chemin emprunté par GAVI est parfois semé d’embûches. «Le mouvement anti-vaccins constitue une gageure. Mais depuis que la question des vaccins a émergé au XVIIIe siècle avec Edward Jenner, il y a toujours eu ce type de résistance. Une chose a toutefois changé en Occident. Nous sommes devenus complaisants. Comme les gens ne sont pas familiers avec des maladies en apparence lointaines, ils n’en ont plus peur.» Le directeur de GAVI s’inquiète aussi de la désinformation qui se répand à «la vitesse de la lumière» sur internet. Comme celle, reprise d’ailleurs par le candidat Donald Trump en 2016, selon laquelle les vaccins causeraient de l’autisme. Une rumeur répandue par le médecin britannique Andrew Wakefield, mais contredite par de très nombreux chercheurs. «Le Rwanda est le pays au monde qui a la plus grande confiance dans les vaccins, poursuit Seth Berkley. Et vous serez choqués de l’apprendre: celui avec le plus faible taux de confiance, c’est la France, la patrie de Louis Pasteur.» La Suisse, pays de Novartis et de Roche, n’est pas très bien lotie non plus, sujette elle aussi au mouvement anti-vaccins.

Eradiquer la polio

La poliomyélite fut l’un des grands succès des campagnes de vaccination, le nombre de cas dans le monde ayant chuté de façon dramatique. Il fut un temps où 350 000 personnes étaient infectées chaque année. Aujourd’hui, les cas se comptent en dizaines. Une résurgence de la polio en Afghanistan et au Pakistan inquiète toutefois Seth Berkley: «Tant que la polio n’est pas éradiquée, elle demeure notre priorité absolue.» Pour Seth Berkley, la création de vaccins expérimentaux, notamment pour contrer le virus Ebola, est un tournant. En République démocratique du Congo, le vaccin Merck ne résout pas tout, notamment les problèmes de sécurité au Kivu, mais il joue un rôle essentiel.

Fonceur et aventurier. Quand Seth Berkley fut employé par le Département d’Etat américain, il traversa en chameau tout un territoire contrôlé par des rebelles au Darfour pour y évaluer scientifiquement l’acuité de la famine. Amateur de vins, adepte de treks au Tibet ou en Namibie, il reste «doté d’un grand sens de l’humour, soulignent ses amis. Mais ce qu’il ne tolère pas, ce sont les blocages bureaucratiques.»

Alliance constituée d’Etats, de l’industrie pharmaceutique, d’ONG, d’agences onusiennes, d’instituts de recherche, GAVI est sans doute la définition la plus proche d’une nouvelle forme de multilatéralisme. Si des polémiques ont parfois éclaté au sujet du financement de l’OMS par le secteur privé, notamment lors de l’épidémie de H1N1 en 2009, le New-Yorkais assume pleinement. «Y a-t-il parfois conflit d’intérêts? Si c’est le cas, nous le mettons sur la table en toute transparence avec les acteurs concernés et les traitons. Ce que nous ne faisons pas, c’est éviter le problème.» GAVI de fait achète des vaccins pour 60% des enfants de la planète. «Nous avons, relève son patron, un énorme pouvoir de marché qui nous permet de faire baisser les prix.»

Ce qui fait courir Seth Berkley, c’est le bien commun. Pour y contribuer, il faut tout essayer. C’est d’ailleurs ce qu’il aime toujours dans sa ville natale: New York se réinvente, se reconstruit en permanence. Pour le président d’Interpeace, Scott Weber, c’est une évidence: «Seth est un personnage assez unique. Genève a besoin de davantage de gens comme lui. Le mot «impossible» ne fait pas partie de son vocabulaire.»

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