C'était un petit homme gourmand et énergique, un intellectuel hors pair et un politicien épris de justice. La réconciliation des hutus et des tutsis a été le combat de toute la vie de Seth Sendashonga, mais celle-ci s'est arrêtée brutalement samedi vers 17 heures. Un commando armé qui suivait sa voiture, selon une source proche de la famille, l'a froidement abattu avec son chauffeur, non loin du centre de la capitale kenyane Nairobi.

Selon la télévision kenyane, trois douilles de fusil AK-47 ont été retrouvées dans la voiture des Nations Unies – appartenant à sa femme – où il se trouvait. En mars dernier, Sendashonga s'était inquiété pour sa sécurité dans une interview donnée à AP. A la fin de l'année dernière, de passage en Suisse, il nous avait également fait part de ses craintes. Il ne faisait pas mystère de l'identité de ses ennemis: l'actuel régime du Front Patriotique rwandais (FPR), à dominante tutsie, dont il fut un ministre dès la fin du génocide en juillet 1994.

Un rôle moteur au sein du FPR

Sendashonga avait déjà été blessé lors d'un précédent attentat contre lui à Nairobi en février 1996. La police avait arrêté un diplomate de l'ambassade du Rwanda, Francis Mugabo, et l'affaire avait provoqué la fermeture temporaire de l'ambassade par les autorités kenyanes.

Le parcours de cet homme hors du commun laisse en effet peu de place au doute quant à l'identité de ses assassins. Président des étudiants rwandais, Sendashonga, un hutu, devait s'opposer violemment au président Habyarimana et s'expatrier à Bruxelles dans les années 70. En 1990, il rejoignait les rangs du FPR en exil où il jouait un rôle moteur en rédigeant le programme politique des rebelles. A la chute de Kigali, en juillet 1994, il prenait le poste de ministre de l'Intérieur au sein du nouveau gouvernement d'unité nationale issu du génocide et dominé par le FPR. Mais ses divergences avec le général Paul Kagame, maître de facto du Rwanda, les massacres impunis commis par les militaires tutsis contre la communauté hutue devaient le conduire à critiquer courageusement le nouveau régime. En août 1995, il était chassé du gouvernement avec quatre autres ministres hutus modérés, dont le premier ministre Faustin Twagiramungu. Avec lui, il fondait en mars 1996 le FRD (Forces de résistance pour la démocratie), un mouvement d'opposition pacifique en exil.

Joint à Bruxelles hier, Twagiramungu n'hésite pas à désigner les commanditaires de cet assassinat: «Il n'y pas l'ombre d'un doute. Il s'agit du gouvernement de Kigali, avec l'accord de Kagame. Rien n'échappe à son contrôle. Il est clair désormais que le Rwanda dépêche des escadrons de la mort, en particulier au Kenya, en Ouganda et au Congo.» Le gouvernement rwandais n'a pas encore réagi à ces accusations.