C’est entendu, 2010 sera une année africaine. La Coupe du monde de football, du 11 juin au 11 juillet, se déroulera pour la première fois sur le continent, grâce à la candidature victorieuse de l’Afrique du Sud. Auparavant, dès ce dimanche 10 janvier, c’est la Coupe d’Afrique des nations, en Angola, qui va enflammer le continent durant 20 jours. Et 2010 verra en outre les célébrations des 50 ans de l’accession à l’indépendance de 17 pays, pour la plupart francophones.

Voici donc que s’ouvre, dit le Dakar Times (en français) dans un billet, «la grande année pour l’Afrique!». Avant de nuancer d’emblée: «Bien évidemment, pour certains pays, vous vous demandez franchement quels faits glorieux ils entendent célébrer. Patience, il sera toujours temps d’en parler. Pour le reste, entre deux festivités en 2010, il faudra bien se préoccuper des problèmes non résolus de 2009, et de toutes ces crises en stand-by, que les technocrates de certaines institutions qualifient de conflits de basse intensité.»

Symboles et élections

Pendant ces 12 mois, l’Afrique a rendez-vous avec l’histoire, ajoute Rue89, qui évoque René Dumont (1904-2001), qui disait, en 1962 «l’Afrique noire est mal partie», titre de son ouvrage «dans lequel cet agronome de formation faisait le procès du modèle de développement du continent, directement inspiré des anciennes puissances coloniales». Le site d’information juge que «la Coupe du monde, après l’élection d’un descendant d’immigrant africain à la tête de la première puissance mondiale, sont des symboles de nature à redonner confiance au continent perdant de la phase de mondialisation que vient de traverser le monde. Perdant aussi de l’histoire de la décolonisation et du développement, deux mots mythifiés et progressivement vidés de leur sens.»

«Non, je ne veux pas relire, ici, René Dumont», réplique, du Burkina, le journal Fasozine, relayé par Courrier International: «Je n’emboucherai pas non plus la trompette de ces afropessimistes notoires qui pensent que cette Afrique-là n’est même pas partie du tout. Ni souligner qu’après avoir enregistré son milliardième être humain en 2009, l’Afrique reste encore ceinturée par des maux et des fléaux divers. Je veux juste, au-delà de la symphonie des vœux, jeter un peu de lumière sur ces quelques immanquables de 2010.»

Surtout, les rendez-vous électoraux: au Togo en février, peut-être en Côte d’Ivoire ce printemps – mais là, la présidentielle a déjà été reportée six fois et le président Gbagbo a demandé un énième sursis pour la mise au point des listes électorales, ce qui fait «grogner» l’armée, constate le journal d’opposition Le Nouveau Réveil –, ainsi qu’en novembre, au Burkina Faso.

Dans ce dernier cas, juge le portail AllAfrica dans une longue analyse critique, «c’est un constat: au vu des forces en face, Blaise Compaoré [président depuis le coup d’Etat de 1987, réélu trois fois] a encore de beaux jours dans son palais… 2010 ne changera rien à cette horlogerie politique. Et le multi-facilitateur [au Togo, en Côte d’Ivoire et en Guinée] Blaise va se succéder à lui-même.»

Ces échéances électorales ne manque pas d’attirer l’attention, y compris de l’agence officielle chinoise Xinhua, laquelle les passe en revue de manière détaillée sur son site francophone.

Un 14 juillet déjà contesté

Les polémiques démarrent déjà. Paris, qui ne craint rien, risque fort de jeter de l’huile sur le feu avec sa propre année africaine. Après le Brésil et la Chine, le continent noir sera à l’honneur durant ces prochains mois, avec un acmé le 14 juillet, où les chefs d’Etat des 14 anciennes colonies devraient suivre le défilé de leurs troupes sur les Champs-Elysées. Panapress indique que «la France entend par ailleurs profiter de cette célébration pour valoriser la «dimension humaine» des liens franco-africains à travers la place de l’Afrique en France et le rôle des Français d’origine africaine dans la République française.»

«NON merci!», réplique sèchement le journal d’opinion mauritanien Le Calame, relevant que «sur les 14 pays [invités par Nicolas Sarkozy], seuls 4 pays sont dirigés par des civils: Bénin, Sénégal, Cameroun, Côte d’Ivoire, et ils ne brillent point par leur indépendance». «La France est à l’origine d’une succession de coups d’Etat et de guerres civiles, auxquels sont venus s’ajouter l’ajustement structurel des années 1980, celui des années 1990 (dit à visage humain), imposé par la Banque mondiale et les crises (alimentaire, énergétique, économique) de la fin des années 2000 qui sont venus assommer nos pays et nos gouvernements», fustige le journal.

Célébrer en nettoyant les rues

Les grandes célébrations n’empêchent pas des initiatives plus concrètes. A Dakar, raconte encore le Dakar Times, le maire Khalifa Sall veut profiter du jubilé pour faire le ménage dans les rues: «Au-delà même de l’aspect festif du cinquantenaire de l’accession de notre pays à la souveraineté internationale, les populations ont exprimé des préoccupations majeures vis-à-vis des autorités municipales. Ils exigent une amélioration de leur cadre de vie: plus de sécurité, plus de mobilité, plus de salubrité et plus d’éclairage public. A cela s’ajoutent l’occupation anarchique de la voie publique, les ordures ménagères ainsi que les constructions hors normes constatées un peu partout à travers la ville.»

Conséquence, un «corps des volontaires de la ville», fort de 500 intervenants, s’occupera de salubrité, sécurité et circulation: «Parlant du cinquantenaire de l’indépendance du Sénégal le maire Khalifa Sall souligne que «tous les Dakarois doivent se mobiliser pour rendre la ville propre et meilleure à vivre. Nous n’accepterons pas de célébrer le cinquantenaire de notre indépendance dans l’anarchie et l’occupation illégale des artères. Nous nous emploierons à rendre la ville attractive».»

Deux points de vue d’artistes

Le débat sur les célébration ne fait toutefois que commencer. Le canal culturel – et francophone – de Deutsche Welle le met en évidence avec deux positions opposées.

Le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly, qui vit au Mali depuis 2003 en raison de menaces de mort proférées dans son pays, annonce qu’il boycottera toute festivité. Marquer l’anniversaire, dit-il, n’aurait de sens que s’il y avait des «résultats» à démontrer: «Je suis contre le cinquantenaire. On ne doit pas le fêter car l’on n’a pas de bons résultats. Nous n’avons pas de bonne éducation, pas de travail pour les jeunes, les gouvernants nous mènent en bateau, il y a des crises un peu partout, crises provoquées par les intérêts des Occidentaux sur le continent africain. Ils n’ont jamais digéré le fait que la colonisation a pris fin.»

Le chanteur et musicien malien Habib Koité, lui, estime qu’il y a lieu de fêter, dans la mesure où cet acte permet de revoir l’histoire récente: «J’ai vécu au moins 30 de ces 50 années en conscience… La démocratie, le fait de pouvoir former des groupes et formuler des doléances, ainsi que les soulèvements civils… Ces 50 ans méritent d’être revus, repassés, pour que l’on puisse, à partir de là, faire un bond vers le futur.»

Chaque vendredi, une actualité de la francophonie dans «La Toile francophone», sur www.letemps.ch