Il y a des moments où il vaut mieux garder l'esprit vif. Entendant des avions de combat israéliens passer au-dessus de Gaza, Sami Abu Zuhri, l'homme le plus visible du Hamas dans les territoires palestiniens, se hâte de déconnecter la puce de son téléphone portable. La plupart des dirigeants du mouvement islamiste ont été repérés par leur mobile, avant d'être réduits en charpie par des missiles israéliens. Abu Zuhri, 38 ans, sait que son tour viendra sans doute prochainement. «Je serais heureux de mourir pour mon peuple», assène-t-il. Mais cela n'empêche pas la prudence.

Ce chef du Hamas a rencontré lundi l'ancien premier ministre Abou Mazen, venu à Gaza pour tenter d'unifier le camp palestinien après la disparition de Yasser Arafat. Entre deux alertes, l'oreille collée à d'autres téléphones portables, il explique ses exigences: «Le plus important pour nous, c'est d'avoir une direction collective qui supervise toutes les décisions du gouvernement, en attendant les élections. Sans cela, les successeurs d'Arafat n'auront aucune légitimité. Nous voulons être pris au sérieux.»

Abou Mazen et les autres membres de la «vieille garde» palestinienne n'ont pas la tâche facile. Dimanche, une cérémonie en l'honneur d'Arafat a tourné à la débandade après qu'un groupe de contestataires armés a surgi au milieu de la foule, lançant en l'air des rafales de kalachnikov. Bilan, dans cette poudrière de Gaza qui menace d'exploser à tout moment: deux morts, et un Abou Mazen obligé de plier bagages dans la cohue, escorté. Hier, il ne restait rien de la gigantesque tente où devait se poursuivre, pendant une semaine, le rituel de deuil. «C'est fini», explique, sans autres détails, un policier montant la garde, avachi sur un lit de camp, au milieu des ruines de l'ancien quartier général d'Arafat à Gaza, démoli par l'armée israélienne.

A la suite de l'assassinat de ses chefs, le cheikh Ahmed Yassine et Abdelaziz Rantissi, le Hamas n'a jamais semblé aussi faible qu'aujourd'hui. Mais dans le même temps, tous les sondages d'opinion le montrent: ce mouvement est devenu désormais la principale force politique dans cette bande de terre à la dérive. Les nouveaux dirigeants du Hamas savent qu'une bonne partie du destin de l'Autorité palestinienne est entre leurs mains: un seul attentat d'envergure commis en Israël pourrait signifier la fin des promesses soulevées par l'ère de l'après-Arafat.

Sami Abu Zuhri: «Ce qui protège le peuple palestinien, c'est la résistance. Elle ne peut cesser avant un retrait complet d'Israël», dit-il en faisant référence aux attentats. Pour aider les nouveaux dirigeants, le Hamas serait-il prêt toutefois à établir un cessez-le-feu? «Si Abou Mazen était capable de garantir la sécurité des Palestiniens, alors nous verrions», répond-il. Le Hamas pourrait-il aller plus loin encore, en affirmant par exemple que la Palestine se limite aux frontières internationalement reconnues et n'englobe donc pas l'actuel Israël? La réponse est étonnante: «Nous ne mettons aucune condition. Des compromis sont possibles, mais cela doit se faire par un vrai dialogue mutuel.»

Dans le camp de réfugiés de Jabalia, cet endroit où s'entassent plus de 100 000 personnes, le Hamas ne lésine pas à l'heure de faire étalage de sa présence. Dans chaque coin, des affiches montrent ses combattants munis de lance-roquettes, devant des couchers de soleil rougeoyants. Autant de cartes postales géantes souhaitant de bonnes fêtes de ramadan aux habitants. «Ici, seul le Hamas aide un peu les gens», explique Kamel Ismaïl, 22 ans, devant son magasin d'habits bon marché où aucun client n'a mis les pieds depuis des jours et des jours. «Après l'attaque israélienne (le mois dernier, les Israéliens ont envahi le camp, ndlr), nous avons demandé à la municipalité de venir déblayer les décombres des maisons détruites, sur les routes. Mais personne n'est venu.» Les habitants se sont alors tournés vers le Hamas. Il a dépêché deux pelleteuses le lendemain.

Dans la rue boueuse, des enfants jouent à la guerre, pieds nus, avec leurs fusils en plastique tout neufs, reçus pour la fin du ramadan. «Aux prochaines élections, nous n'allons pas voter les yeux fermés, enchaîne un autre jeune, Mehir Atta, 23 ans, devant le même magasin désert. Nous choisirons les candidats les plus propres et les plus efficaces.» Que dirait Mehir à Abou Mazen, s'il décidait de passer par ici et s'asseyait sur la chaise en plastique, face à lui? «Je lui dirais que nous voulons que les prix des aliments et de l'essence redeviennent ce qu'ils étaient. Que nous voulons la fin de la corruption. La fin des armes qui circulent un peu partout. Nous voulons que le chaos cesse. Je lui dirais que nous avons le droit d'être entendus.»

Sur le mur de la mosquée toute proche, une affiche montre les 150 victimes de l'incursion israélienne, des portraits d'hommes, de femmes, d'enfants, surmontés de celui de Cheik Yassine. En face, ce slogan, dessiné en grosses lettres par des militants du Hamas, qui avait décidé de participer ici aux élections locales, avant même la mort de Yasser Arafat: «Les réformes et le changement ne peuvent venir que des élections.» Des élections remportées par le Hamas, cela va de soi.