Le Sénat chilien vient de perdre son membre le plus embarrassant. Une large majorité des juges de la Cour suprême s'est prononcée mardi en faveur de la levée de l'immunité parlementaire d'Augusto Pinochet. Quatorze magistrats sur vingt ont estimé que l'ancien dictateur chilien devait être privé de cette protection judiciaire afin que la justice puisse poursuivre son enquête sur l'affaire de la «Caravane de la mort». Cette opération de répression menée quelques semaines après le coup d'Etat du 11 septembre 1973 a entraîné l'élimination de plus de 70 opposants politiques. Et Augusto Pinochet est accusé de la disparition de 19 prisonniers dont les corps n'ont jamais été retrouvés.

L'annonce de cette décision a provoqué la joie des centaines d'opposants réunis face au palais de justice de Santiago. La plupart des médias avaient d'ailleurs annoncé depuis plusieurs jours que la Cour suprême avait décidé de ratifier la décision de la Cour d'appel.

Les partisans de l'ex-dictateur, eux, n'ont pu que dénoncer une procédure qu'ils qualifient de véritable «procès politique». Pour le directeur de la Fondation Pinochet, le général en retraite Luis Cortes Villa, la décision de la Cour suprême est «le dernier maillon d'une chaîne de vengeance montée par les forces socialistes chiliennes et internationales». Une heure après l'annonce de la décision des juges, le général Izurieta, successeur de Pinochet à la tête de l'armée, s'est rendu au domicile de l'ancien dictateur. Une visite destinée à prouver la solidarité de la famille militaire avec l'ancien homme fort du Chili, contraint d'affronter une situation difficile.

Augusto Pinochet ne peut en effet plus échapper à l'action de la justice de son pays. Pinochet doit donc se préparer à répondre prochainement aux questions du juge Juan Guzman, chargé d'enquêter sur les 157 plaintes déposées à ce jour contre lui au Chili. Ce magistrat jouera un rôle clef dans les semaines à venir. Et il pourrait éventuellement choisir d'inculper Pinochet, et ensuite d'ordonner son arrestation. Le juge Guzman devra cependant solliciter dans le même temps la réalisation d'une série d'examens médicaux. Selon la loi chilienne, tout inculpé de plus de 70 ans doit en effet être soumis à un test sur ses facultés mentales. Ces examens médicaux seront décisifs pour le général en retraite âgé de 84 ans. Si les médecins de l'Institut médico-légal estiment que l'ancien dictateur ne possède pas toutes se facultés intellectuelles, la justice ne pourra pas le poursuivre. Par contre, les problèmes physiques ne représentent pas un motif d'exemption. Il reste cependant à savoir si Pinochet acceptera de se soumettre à de telles expertises.

La procédure judiciaire, qui s'étalerait sur plusieurs mois, entraînerait sans aucun doute l'ouverture d'un vaste débat historique. Car, au-delà d'une simple condamnation pénale, c'est désormais la place de l'ancien dictateur dans l'histoire du Chili qui est en jeu. Washington, qui a soutenu dès l'origine le régime de Pinochet, a pourtant hier salué la décision de la levée de l'immunité comme «clairement historique» et «importante pour le développement et la protection des droits de l'homme».

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