La séduction – la magie, disaient certains – exercée sur les masses par le Premier ministre Narendra Modi se fane. Son parti nationaliste hindou du Bharatiya Janata (BJP) a concédé dimanche une sévère défaite aux élections régionales du Bihar, un Etat pauvre de 105 millions d’habitants. C’était exceptionnel: Narendra Modi avait participé à 31 meetings pour soutenir son parti, donnant à ce scrutin la valeur d’un référendum. Après un mois de votes en cinq phases et des sondages contradictoires, les résultats étaient très attendus.

Dans les rues de Patna, la capitale du Bihar, ce sont donc les supporters du front «anti-Modi» qui ont célébré la victoire à coup de pétards et de tambours. Remportant 178 des 243 sièges de l’assemblée régionale, la «grande alliance» des vainqueurs rassemble les ennemis d’hier: Nitish Kumar, le chef actuel de l’exécutif, et son prédécesseur Lalu Prasad Yadav, un politicien haut en couleur qui a tâté de la prison pour corruption et s’offre un grand retour. Ces deux vieux routiers de la politique dirigent leurs propres partis régionaux, historiquement basés sur la représentation de certaines castes, et s’étaient associés pour l’occasion au Congrès, le parti d’opposition dirigé à New Delhi par la famille des Gandhi.

Le Bihar, l'un des Etats les plus pauvres

La carte économique a joué un rôle déterminant. La croissance indienne tourne autour de 7%, mais les réformes promises par Narendra Modi afin de moderniser le pays et de créer davantage d’emplois restent encore à voir. Le Premier ministre a promis des milliards d’euros pour développer le Bihar, mais c’est la popularité de Nitish Kumar qui a eu la faveur des électeurs. Depuis 2005, ce dernier a relevé le niveau des infrastructures et a contrôlé la criminalité. La croissance régionale flirte avec une moyenne de 11%, offrant un espoir de sortir de la trappe de la pauvreté.

La campagne du BJP avait misé sur une seconde carte: une rhétorique conservatrice teintée de nationalisme hindou. Amit Shah, président du BJP et lieutenant de Narendra Modi, a ainsi déclaré qu’une victoire de la «grande alliance» ferait la joie du Pakistan. Une stratégie pour renvoyer les électeurs à la division entre hindous et musulmans. L’argument n’a pas fait recette, dans un contexte d’incidents où des musulmans ont été ciblés par des fondamentalistes hindous.

Message fort à la nation

Les vainqueurs Nitish Kumar et Lalu Prasad Yadav ont contré la polarisation religieuse en bénéficiant des votes des communautés qu’ils représentent, tout en tentant de les transcender. A eux deux, ils représentent deux décennies d’évolution politique au Bihar: l’aîné, Lalu Prasad Yadav, grand orateur devant les foules, a insufflé un sens de fierté aux classes pauvres, et le cadet, Nitish Kumar, a ouvert la voie du développement. Ce dernier a pourtant été l’allié du BJP jusqu’en 2013, avant de protester contre la nomination de Narendra Modi comme candidat du BJP à la tête de l’Inde. Cette fois-ci, il s’est même offert en campagne les conseils de Prashant Kishor, le cerveau de nombreux succès politiques de Narendra Modi.

La «grande alliance», qui incarne un ressentiment contre le Premier ministre et son parti, envoie donc un message fort à la nation. «Le Bihar a donné une nouvelle direction au pays, a affirmé Lalu Prasad Yadav. Nous allons lancer un mouvement national contre le BJP.» Dans l’immédiat, à New Delhi, le BJP continue à manquer de poids à la chambre haute du Parlement, dont les élus sont issus des régions. Une victoire électorale au Bihar aurait été bien utile à Narendra Modi pour faire avancer ses réformes qui sont au point mort.