Afghanistan

Shamsia, graffeuse dans les rues de Kaboul

Rencontre avec l’artiste afghane Shamsia, invitée à Genève pour débattre de la place des femmes dans l’espace public

Elles dansent au-dessus de Kaboul, les femmes de Shamsia, conquérantes sous leurs tchadors bleus aux allures de robes majestueuses. «Je les déforme pour les montrer plus grandes qu’en réalité, avec des épaules larges, parce que je veux qu’elles aient l’air puissantes», détaille la jeune artiste afghane devant les photos de ses graffitis, exposées dans la cour de l’Hôtel de Ville de Genève jusqu’au 17 juin. L’ONG Terre des femmes – en association avec le bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes de l’Etat de Genève et la Chancellerie d’Etat – a invité Ommolbanin Hassani, alias Shamsia, à présenter son travail en Suisse et à débattre de la place des femmes dans l’espace public*.

«L’Afghanistan n’est pas seulement un pays de guerre et de terrorisme, c’est aussi un pays où l’on crée, s’empresse de souligner la jeune femme aux yeux cerclés de khôl, souriante sous son foulard noir. Certains se battent avec des armes. Je me bats avec l’art.» Ses bombes à elle sont inoffensives, elles servent à recouvrir de peinture les traces laissées par la guerre: «Si je fais disparaître les trous dans les murs, peut-être que les mauvais souvenirs s’effaceront aussi.» Pendant l’invasion de l’Afghanistan par l’armée soviétique, la famille de Shamsia fuit en Iran. La jeune fille grandit à Téhéran, avec la certitude qu’elle sera artiste. Mais en tant qu’étrangère, ses options sont limitées, elle étudie la comptabilité. En 2005, elle retourne dans son pays avec sa famille et entre à la faculté d’art de l’Université de Kaboul, où elle enseigne désormais depuis un an. Elle fait partie des quelque 18% de femmes diplômées dans le pays.

En 2010, à l’âge de 22 ans, la jeune femme devient la toute première graffeuse d’Afghanistan. Elle utilisait le dessin et la peinture à l’huile sur toile avant de découvrir le spray, lors d’un atelier donné à Kaboul par l’artiste britannique Chu. Une révélation. «Je ne veux plus faire des œuvres destinées à des galeries visitées seulement par quelques privilégiés. Dans la rue, tout le monde peut voir mon travail, même ceux qui ignorent tout de l’art.» Son premier motif déjà: une femme bleu électrique, peinte sur les ruines du centre culturel russe à Kaboul, comme pour rendre l’espace public à celles qui en sont trop souvent exclues. «Les femmes ont beaucoup souffert pendant la guerre. J’aimerais leur donner une voix et les rendre visibles, avec leur burka. Beaucoup de féministes associent le vêtement traditionnel à l’oppression, mais il y a des problèmes bien plus importants en Afghanistan, comme l’accès à l’éducation. Les femmes n’obtiendront pas l’égalité en se dévoilant, mais en allant à l’école.»

Le coming out artistique de Shamsia ne s’est pas passé sans difficultés. La jeune graffeuse sort rarement pour recouvrir les murs de sa ville, et jamais le soir. «Les femmes restent chez elles après la tombée de la nuit», dit-elle. Elle choisit des lieux abrités des regards, dans les quartiers les plus ravagés par la guerre. Elle travaille vite, il ne faut pas traîner. Les passants s’arrêtent. Elle se heurte souvent aux réprobations, parfois aux insultes. «Chaque graffeur a ses problèmes dans son pays. En Occident, ils doivent échapper à la police. Mon obstacle principal, c’est l’opinion conservatrice. Certains veulent m’arrêter et disent que mon travail n’est pas en accord avec l’islam. Mais le pire, ce sont les bombes. J’ai peur de mettre le pied sur une mine.»

Shamsia n’a jamais été arrêtée. Les autorités semblent ignorer jusqu’à son existence. Pourtant, elle s’est fait une renommée dans son pays. Elle a cofondé le collectif Berang, un groupe d’artistes reconnus dans le pays. Elle a commencé à être remarquée sur le web, où elle a trouvé la parade aux dangers de la rue, sous le concept de «rêves de graffitis»: Shamsia prend en photo un bout de mur qui l’inspire, puis elle peint sur le papier l’œuvre qu’elle souhaiterait réaliser et publie l’image sur Facebook. La jeune femme fait déjà des émules. A la faculté d’art de Kaboul, elle vient d’introduire un atelier dédié au maniement du spray. «Des filles viennent me voir pour me demander comment on devient artiste.» Une génération de graffeur est née en Afghanistan

* Vendredi 14 juin, conférence publique à l’Université ouvrière de Genève: «Les femmes changent le monde… Mais quelle est leur place dans la sphère publique?» en présence de Shamsia. http://www.uog.ch/fr/uog-actualita-

Publicité