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Dans une discothèque de Shanghai.
© Julie Caroll

Reportage

A Shanghai, la jeunesse dorée réfrène ses excès

Toutes les nuits, businessmen ambitieux et héritiers désœuvrés trinquent dans les clubs de la capitale chinoise du luxe. Mais derrière la frime, les années de lutte anticorruption et une nouvelle quête de sens ont changé l’esprit de la fête

C’est un vendredi soir comme un autre pour Chao* et sa bande d’amis. Avachi dans le canapé de l’un des carrés VIP du Taxx, vaste club prisé par la jeunesse dorée de Shanghai, le jeune homme de 28 ans observe d’un œil amusé plusieurs «copines» qui se déhanchent lascivement sur un podium improvisé: la table basse du carré qu’ils ont réservé pour la nuit. Une nuit durant laquelle tout est permis. Comme commander un frigidaire entier de champagne Perrier-Jouët, s’emparer d’une bouteille à 200 euros pour la boire directement au goulot, ou s’asperger de confettis en riant aux éclats sous les regards de fêtards qui ne ratent pas une miette du spectacle.

«Ce qu’on aime, quand on sort, c’est de pouvoir se lâcher, et que ça devienne dingue», explique Chao, qui vient «s’éclater» dans les clubs huppés de la ville «environ deux à trois fois par semaine».

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Au Taxx, au Linx, au Fusion… A Shanghai, la part belle est faite à ces clubs pailletés que fréquentent jeunes businessmen ambitieux, héritiers oisifs, parvenus de l’ascension sociale ou enfants gâtés. La nuit offre à chacun d’être ce qu’il souhaite et de faire ce qu’il veut, d’afficher sa réussite personnelle ou de dépenser des sommes folles «pour décompresser», comme se l’explique Chao: «Je ne veux pas porter un costume quand je sors alors que je dois en mettre un toute la semaine», poursuit le jeune homme, analyste financier le jour dans le quartier d’affaire de Pudong.

Consommer sans limite

Le dénominateur commun de tous ces fêtards? L’argent. Car pour en être, commander plusieurs magnums de champagne est un minimum et posséder une voiture de luxe, un ticket d’entrée.

Chao, originaire d’une famille de classe moyenne d’Hangzhou, en a bien conscience, surtout lorsqu’il sort avec ses amis dont «les fortunes se comptent parfois en milliards». En épousant la finance il y a cinq ans, le jeune homme a intégré ce cercle huppé de collègues avec lesquels flamber dans les clubs fait partie du jeu. Ses années d’études à Londres lui ont permis de gravir les échelons sociaux et de prendre goût à cette routine bordée d’argent: «C’est évidemment ma priorité de gagner beaucoup, pour m’amuser mais aussi pour avoir une belle vie, une nouvelle voiture», explique ainsi Chao.

Poussé par la surconsommation ambiante, le jeune homme, qui conduit pour l’instant un Range Rover, souhaite investir dans un bolide de sport et dans un appartement plus grand.

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L'analyse d'un expert: une consommation «anomique»

Pour Gilles Guiheux, spécialiste de l’émergence du secteur privé en Chine, cette logique de consommation parfois «anomique» – c’est-à-dire dénuée de système de valeurs – s’explique à travers le passé de ces nouveaux riches: «Leurs grands-parents ont souvent connu des périodes de dénuement extrêmes et c’est justement ce souvenir cruel du manque qui alimente la consommation frénétique actuelle.»

La politique de l’enfant unique a aussi exacerbé leurs désirs capricieux et le besoin de les satisfaire: «Si on prend l’arbre généalogique classique, ces enfants uniques sont les héritiers de parents eux-mêmes enfants uniques, et de leurs grands-parents. Soit six adultes aux richesses concentrées sur la tête d’un enfant, c’est beaucoup.»

La limite: les «fuerdai»

Mais attention: si Chao et ses amis font chauffer les cartes de crédit jusqu’au petit matin, tous ont bien conscience qu’il existe une ligne rouge à ne pas franchir en Chine. Lorsque le mot fuerdai – littéralement, la «seconde génération de riches» chinois – surgit au détour d’une conversation, les visages se figent, les voix s’estompent.

Enfants de businessmen multimilliardaires ou de membres haut placés du Parti communiste, cette tranche de riches héritiers constitue un cercle fermé et replié sur lui-même au sein de la jeunesse dorée. Leur train de vie opulent, dont les photos provocatrices exhibées sur Weibo (l’équivalent de Twitter) sont la vitrine, en a fait les enfants gâtés et oisifs du pays.

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K.P Yue, roi de la nuit, fustige les parvenus

Homme de la nuit shanghaïenne, K.P Yue, la trentaine et le cheveu gominé, les connaît bien. Et pour cause, il possède le Dozo Izakaya, restaurant-lounge niché au dernier étage d’un building de Jing’an, quartier réputé pour sa vitalité nocturne. Tous les soirs, le gratin local s’y rassemble et les courtisans défilent: propriétaires de boîtes de nuit, hommes d’affaires riches à millions, self-made-men avides de nouveaux coups et Fuerdai aussi.

Attablé devant les meilleurs plats de son restaurant, K.P. Yue, qui a fait son trou dans le milieu il y a cinq ans en organisant des soirées privées, passe en revue cette clientèle «à part», «déconnectée», qui «ne se mélange pas trop». Il ne mâche pas ses mots pour la décrire: «Fuerdai est un terme très péjoratif, qui désigne une catégorie de jeunes qui n’ont jamais travaillé et qui jettent l’argent par les fenêtres. On ne les respecte pas vraiment», avance-t-il.

En Chine, le show off est un art de vivre, et les manières de le pratiquer en disent long sur qui vous êtes. «Pour un homme d’affaires, acheter cent bouteilles de champagne peut aussi être une façon de gagner le respect, de faire comprendre à votre entourage que vous êtes quelqu’un de confiance, avec qui on peut traiter. Alors que les fuerdai sont show off pour tromper l’ennui.»

Rappel à l’ordre

A force de faire parler d’eux, les fuerdai ont fini par s’attirer les foudres du gouvernement. Parmi les scandales les plus relayés, les déboires de Guo Meimei, arrêtée en juillet 2014 dans le cadre du démantèlement d’un réseau de pari illégal au moment de la Coupe du monde. «Quand le scandale survient, il est d’autant plus grave qu’il éclabousse l’ensemble de la famille, surtout chez les enfants de hauts fonctionnaires du Parti», souligne K.P. Yue.

Selon lui, les années Xi Jinping ont marqué un «tournant irréversible» dans cette course à la consommation et à la débauche. En 2015, sur fond de politique anticorruption, le président chinois s’est emparé du problème, exhortant cette génération en manque de repères à donner «une image plus positive des jeunes riches» et «à réfléchir d’où vient leur argent.»

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K.P. Yue le constate dans son établissement, où les enfants de membres du Parti se font de «plus en plus discrets»: «On leur demande de se tenir à l’écart de toute cette agitation, car beaucoup de gens sont déjà tombés.»

Partout dans le pays, des sessions de formation ont été mises en place «pour les sensibiliser à la responsabilité sociale et au patriotisme». A Shanghai, l’association Relay of China s’est donné pour mission d’«accompagner le développement de projets» et d’inciter ces jeunes à «rendre à la société tout ce qu’ils ont reçu». Du moins, c’est ce que précise le site officiel de l’association, qui n’a pas donné suite aux sollicitations du Temps.

Vivons heureux, vivons cachés

«Et puis, faire des tours de Lamborghini, ça devient vite lassant», sourit K.P. Yue. «Ils finissent par aspirer d’eux-mêmes à autre chose.» Comme les séjours de plusieurs années à l’étranger, pour y étudier ou y travailler. «Cette dynamique internationale leur permet de fréquenter d’autres intelligentsias puis de revenir en Chine avec de nouvelles manières de penser», explique John Osburg, auteur de Anxious wealth: money and morality among China’s new rich.

Mu*, la trentaine, a vécu six ans à Los Angeles. Après un bref passage chez Sony, il est rentré à Shanghai pour y monter sa propre maison de production. Enfoncé dans un fauteuil club du Mint, éminent lounge connu pour sa vue plongeante sur le Bund, ce «fou de musique» cultive la discrétion jusque dans son apparence. Casquette vissée sur le crâne, blouson synthétique noir, baskets griffées: l’attirail complet du type aisé qui ne veut pas se faire remarquer, toujours entre deux avions, toujours entre deux projets.

Mu préfère aujourd’hui «siroter du champagne dans le lounge» d’une boîte de nuit puis s’engouffrer dans un van Mercedes plutôt que dans un cabriolet flashy. «Ou terminer la soirée dans le club privé d’un ami», ajoute-t-il en souriant derrière les volutes de son cigare cubain.

Celle qui se dit fatiguée de sortir

Lo-Shen*, rencontrée lors d’un défilé à l’occasion de la Fashion Week, partage ce point de vue. Jeune business woman originaire d’une riche famille du Guangxi, elle se dit «fatiguée de sortir tard le soir» et met désormais son argent au service de sa passion: les robes traditionnelles chinoises, qu’elle collectionne par centaines.

«Ces jeunes ont conscience du potentiel de la Chine», analyse Xavier Cagnion, à la tête de l’agence événementielle K2 Asia. «Ils sont souvent issus de familles d’industriels qui leur ont transmis la fibre créatrice et les encouragent à investir leur argent dans des passions, des loisirs», observe-t-il, ce qui explique que la musique, l’art ou la mode deviennent «de nouvelles manières de s’éclater en exprimant sa créativité».

Si les modes de consommation des plus riches se sophistiquent avec le temps, la jeunesse dorée ne risque pas de disparaître pour autant. «Il y a toujours une régénération, une croissance constante d’une classe moyenne avide, elle aussi, de dépenser son argent, et qui reprend les codes du show off», ajoute Xavier Cagnion.

Chao et ses amis comptent bien retourner au Taxx, «sûrement le week-end prochain, et celui d’après», précise-t-il. Mais déjà, sa voix disparaît sous les premières notes d’un tube chinois que tous adorent. Les stroboscopes reprennent leur rythme épileptique. Dans le carré VIP, une brindille moulée dans un minishort rose bonbon titube vers la table et plonge sa tête dans le seau de glaçons destiné au champagne, tandis que les autres, bras tendus vers le DJ, entonnent déjà le refrain: «Made-in-China».


*Les prénoms ont été modifiés

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