Ces prochaines semaines, Le Temps veut proposer un journalisme positif et sérieux sur des initiatives crédibles. Le but: dépasser le constat d'un problème pour écrire sur les moyens qui peuvent lui être apportés. Découvrez le premier épisode de notre série de portrait de «repats», ces personnes issues de la diaspora africaine qui ont fait le choix de retourner s'établir sur le continent.

Episodes précédents: 

«Je suis née en Suisse et j’étais une enfant assez réservée. Pour que je socialise, ma mère m’a fait intégrer des cours de gymnastique, puis de dancehall avec des adultes. J’ai rapidement attiré l’attention car j’étais la plus jeune et j’arrivais à reproduire les chorégraphies très naturellement. A mes 12 ans, j’ai commencé la danse contemporaine inspirée par la série espagnole Un Dos Tres.

J’ai suivi les cours de Florence Faure, une ancienne de Maurice Béjart. J’ai pu y découvrir la danse classique, participer à des spectacles et m’imposer. Puis faire partie de la première volée de contemporain au Centre de formation professionnelle des arts de Genève. J’étais la seule métisse et c’était compliqué à certains moments: je ne me sentais pas à ma place. Je ne me retrouvais pas toujours dans ce style, notamment au niveau de la musique. Cela m’a beaucoup ouverte, mais j’ai dû apprendre à m’adapter.

Pour mon bachelor, j’ai auditionné à Leeds, en Angleterre, dans une école créée dans un ghetto jamaïcain avec une identité forte. A mon arrivée, j’ai senti une connexion très claire. C’était la première fois que je voyais un homme de couleur faire des doubles pirouettes, j’étais très inspirée. Cela avait totalement du sens pour moi car j’avais besoin de retrouver mon côté urbain, de me reconnecter avec mes racines africaines. Durant ces trois années, j’ai pu appréhender mon identité de femme noire et métisse, et faire ressortir par la danse mon côté masculin et féminin.

Les yeux braqués sur l’Afrique

Cela faisait cinq ans que je n’étais plus retournée au Ghana, lorsque je m’y suis rendue pour un projet de l’école. J’ai eu la chance de danser avec le théâtre national et d’apprendre des danses traditionnelles. Mais pour la première fois de ma vie, j’ai vécu du racisme. Les danseurs ne souhaitaient pas collaborer avec une métisse. Je leur renvoyais l’image des colons. Tout cela a ouvert des blessures et m’a beaucoup questionnée mais je me suis fait la promesse de revenir car je ne voulais pas me laisser influencer par cette expérience négative.

J’ai terminé mon bachelor avec l’idée de développer des projets avec le Ghana. Après un premier solo au sein d’une compagnie genevoise et un contrat de rêve très bien rémunéré avec un chorégraphe sur l’histoire de la danse, j’ai compris que je ne pouvais plus vivre en Suisse. Je n’étais pas heureuse, je n’étais pas en accord avec moi-même. Dès que je le pouvais, j’allais au Ghana. En avril 2018, j’y ai passé six semaines. On m’a fait comprendre que l’on avait besoin d’une danseuse comme moi, dans les vidéoclips, mais aussi pour enseigner et que j’avais un avenir dans ce pays.

J’y ai eu des opportunités incroyables. Des rencontres avec des danseurs contemporains francophones du Sénégal, du Mali, de la Côte d’Ivoire, du Cameroun. La découverte aussi d’une communauté de danse contemporaine africaine grandiose. J’étais libre comme l’air avec une situation financière très confortable. J’ai pu investir dans mes projets. J’ai créé une histoire que j’ai ensuite mise en scène. Il s’agissait de ma première production.

Comme je revenais régulièrement en Suisse, j’ai créé un pont avec la boutique Wax Up Africa basée à Genève, une marque spécialisée dans les tissus authentiques, traçables et qualitatifs made in Africa. J’ai été contactée pour faire des photos au Ghana. Tout est venu petit à petit. Puis j’ai lancé ma boîte de production, Shefroyan, ma structure dédiée aux arts de la scène.

Faire partie d’une évolution

Actuellement, je vis grâce aux cours que je dispense. Je continue à danser, à tourner des clips et je me concentre sur Shefroyan. J’ai mis en place une structure avec des danseurs fixes. Je profite du fait que l’Afrique soit dans une renaissance et que le Ghana soit attractif. C’est incroyable de faire partie de cette évolution.

En Suisse, j’ai un titre de pionnière de la danse puisque la volée dont je suis issue est la première à être certifiée mais j’avais besoin de liberté. La créativité en Afrique est tout autre, il y a tellement d’inspirations. Il y a une énergie différente. Désormais, je me considère plus comme une danseuse africaine qu’européenne.

Je ne sais pas si je vivrai toujours au Ghana. D’autres pays d’Afrique m’attirent. Mon rêve est de finir mes jours dans les montagnes et de créer un village de danse où les gens pourraient venir faire des formations, un peu comme l’Ecole des Sables au Sénégal, mais avec un côté plus contemporain et plus axé sur la danse urbaine.»