Il y en a qui crient pour se faire entendre. Lui, ce serait plutôt l'inverse. Pour captiver son auditoire, Shimon Peres baisse la voix, regarde avec ses grands yeux écarquillés, comme un boa qui subjuguerait sa proie avant de l'avaler. A 81 ans, le président (ad interim, seulement ad interim) du Parti travailliste a déjà tout vécu: ministre de la guerre et de la paix, Prix Nobel, chef de la majorité et de l'opposition, personnage connu dans le monde entier, trouvant partout portes ouvertes, souvent admiré, de plus en plus souvent raillé, aussi.

Mais Shimon Peres en redemande. Ces jours, il est sur toutes les télévisions, dans toutes les émissions de radio. C'est qu'entre ses mains, il semble tenir une fois de plus le destin de toute la région. Peres n'a jamais remporté la moindre élection devant le peuple. Mais comme nul autre, avec son attitude figée par l'âge et par l'excès de fond de teint, il parvient à se maintenir parfaitement au centre de cet embrouillamini que constitue la politique israélienne. Il frappe là où on ne l'attend pas. Il ne fait jamais de quartier.

Voilà des mois que Shimon Peres a pris sa décision: intégrer le gouvernement dirigé par son vieux complice Ariel Sharon. Mais exigeant, in fine, de devenir vice-premier ministre (alors que la place est déjà prise par un proche de Sharon), Peres a forcé le parlement à entreprendre un changement de la loi fondamentale israélienne. La question pourrait prendre des semaines.

«Surplus de démocratie»

La vie politique israélienne, Shimon Peres la connaît comme personne. Au cours de la conférence de Herzliya, qui réunissait la semaine dernière tous les décideurs du pays, il se montrait implacable sur ses travers: «Il y a un grand fossé entre le manque de démocratie au sein de l'Autorité palestinienne et le surplus de démocratie qui existe au sein du système israélien.» Douze partis se partagent le gâteau parlementaire, détaillait-il. Et encore, chacun d'eux est divisé en de multiples courants, miné par les rivalités personnelles. «Chaque fois, il faut recomposer de nouvelles coalitions, refaire de nouvelles promesses, perdre un temps précieux dans les querelles internes. Nous devons décider à quoi nous allons passer l'année 2005. A organiser de nouvelles élections, ou à entreprendre le retrait de la bande de Gaza?»

Venant de la part de celui qui a passé sa vie à louvoyer dans ce «surplus de démocratie», le constat ne manque pas de sel. Quelques heures à peine avant de tenir son discours, il avait fait capoter – temporairement – les négociations avec Ariel Sharon. En plus de certains ministères clés pour son parti, il venait de poser sur la table son exigence de créer un poste de super-ministre. Le moment venu, ce sera lui qui apparaîtra sur toutes les photos, aux côtés des dirigeants palestiniens, américains, européens. Shimon Peres, cet éternel perdant, a réussi à se rendre indispensable une nouvelle fois.

Shimon Peres a une arme secrète: il se sent éternel. «Il ne faut pas sauter les étapes, dit-il. Nous devons agir graduellement et avec modération.» Ou encore, mettant en garde les impatients: «Si tu sautes trop haut, tu peux te casser le cou en retombant.»

A la vérité, Peres a sauté bien peu d'étapes en direction de la paix, il y a deux ans, lors de la formation d'un premier gouvernement d'Union nationale aux côtés de Sharon. C'est pendant cette période qu'ont eu lieu les actions les plus meurtrières de l'armée israélienne, que se sont succédé les manœuvres les plus éhontées du premier ministre afin de reculer le moment de reprendre le dialogue avec les Palestiniens. Mais Shimon Peres n'en a cure, qui prévoit déjà de rester au gouvernement jusqu'au terme de la législature, en novembre 2006. «Et qu'arrivera-t-il si, après le désengagement de Gaza, Sharon décide de faire un autre pas? Est-ce que le Parti travailliste devra s'en aller, le laissant au milieu du gué? Ce qui nous intéresse, c'est l'objectif final. Ce n'est pas l'horloge.» Etre éternel, quelle chance!