Dans son bureau, le ministre des Affaires étrangères, Shlomo Ben-Ami, s'apprête à faire ses valises. Passé sans transition de la négociation serrée avec les Palestiniens, dans laquelle il a joué un rôle central, aux actuels déchirements de son parti, il est parmi les travaillistes les plus farouchement opposés à la participation au gouvernement d'Ariel Sharon.

Le Temps: Comment expliquez-vous la décision de votre parti?

Shlomo Ben-Ami: Il est en train d'essayer de se distancier de l'héritage que nous avons laissé, Ehud Barak et moi, et de revenir vers le centre. Ils (les délégués du parti, ndlr) disent qu'on est allé trop loin pour trouver la paix, qu'on a fait trop de concessions. C'est cela, le cœur de l'argument. Maintenant, en rejoignant le gouvernement d'union nationale, le parti s'écarte de cette voie qui n'a pas mené à un accord. Or, selon moi, c'est un non sens. Car ce n'est pas notre tentative de trouver un accord qui a échoué mais le concept même d'Oslo.

– Pour quelle raison?

– Le concept disait: on amène ici de Tunis un groupe internationalement reconnu comme terroriste, on lui donne Gaza, Jéricho et d'autres parties de la terre et, en échange, il va nous fournir la sécurité. Cela a échoué car Oslo n'a produit aucune confiance réciproque. Les deux parties ont ensuite essayé d'influencer l'issue finale. Les Israéliens en construisant des colonies, les Palestiniens par le terrorisme. Donc, au lieu de se trouver devant un accroissement progressif de la confiance, nous avons eu l'effet inverse: chaque fois plus de méfiance. Et quand on en est venu à négocier l'accord définitif, nous avons réalisé que, dans l'autre camp, il y avait un partenaire à qui Oslo avait donné l'illusion qu'il pourrait presque tout obtenir.

– Quel est l'impact personnel d'Arafat?

– Je vois Arafat voulant plus jouer le rôle d'une sorte de mythe que d'un dirigeant politique. Car le leader est celui qui se confronte à ceux qui, dans son camp, ne sont pas satisfaits. Nous, nous avons coupé en deux l'opinion publique du pays. Lui veut rester le reflet de la volonté générale. Arafat est comme quelqu'un qui va dans un bazar et baisse, baisse, baisse le prix d'un tapis mais ne se résout jamais à l'acheter. Il veut toujours obtenir davantage.

– Mais n'est-ce pas le résultat de cette méfiance que vous évoquiez?

– Je ne distribue pas les bons et les mauvais points, je fais une analyse de la situation. Et je répète que c'est un non sens de vouloir repartir à la recherche d'un accord intérimaire. A mon avis, il sera obligatoire de revenir aux points fixés par Bill Clinton. La nouvelle administration américaine a affirmé que le plan Clinton était caduc. Mais elle n'a pas formulé de concept de remplacement. Ce vide politique est très dangereux. Si Clinton avait eu plus de «temps qualitatif» à consacrer à la question, nous n'en serions peut-être pas là. Il aurait dû amener l'Union européenne et les Etats arabes modérés à trouver des appuis plus solides, un ciment international. Je l'ai répété de nombreuses fois à (la secrétaire d'Etat) Madeleine Albright.

– La gauche israélienne n'a-t-elle pas sa part de responsabilité?

– Elle n'a pas été très cohérente. Je n'accepte pas la critique qui nous est faite selon laquelle nous sommes allés trop loin, trop vite. Car finalement, d'après Oslo on aurait dû arriver en cinq ans au règlement définitif. Comment les gens favorables à Oslo peuvent-ils critiquer le fait que nous fassions ce qu'Oslo demande? C'est la réaction incompréhensible des Palestiniens et d'Arafat qui a ébréché le camp de la paix. Ce sont eux qui ont créé les fondations du gouvernement d'union nationale.

– Ce gouvernement ne voudra pas conclure de règlement définitif…

– Ce que nous avons fait ensemble avec les Palestiniens va rester dans la mémoire collective. Il n'y a pas besoin d'accord signé. Je pense que le prochain gouvernement va chercher un accord intérimaire. Et j'espère qu'il le trouvera. Mais le seul qui pourra trouver un véritable règlement sera un gouvernement plus «étroit». Car le problème est très simple: plus on cherche un consensus large, plus la capacité de décision baisse.

– La paix est-elle encore possible dans un avenir prévisible?

– Je ne crois pas que si les travaillistes avaient laissé Ariel Sharon gouverner seul cela aurait conduit à une guerre. Il aurait tenté sa voie et, ensuite, le pendule démocratique nous aurait ramenés à celle que nous prônons. Cela peut paraître paradoxal, mais nous avons amené le pays plus près de la paix que jamais. Et ce genre d'accord ne peut pas se passer sans crise. C'est une illusion de croire qu'on peut parvenir à la paix dans un environnement stérilisé, comme dans un laboratoire.

– Allez-vous tenter de prendre la tête du parti?

– Nous verrons s'il me restera assez de temps pour réunir des appuis. Mais vous savez, ici le cycle de vie politique est devenu si court que je peux très bien attendre un tour. Ce pays ressemble désormais à l'Italie avec les problèmes de la Bosnie.