«Notre pays a été fondé par des génies mais il est dirigé par des idiots.» John Kennedy, sénateur républicain de Louisiane, n’a pas trouvé d’autres mots pour dépeindre la situation, absurde, que vivent les Etats-Unis depuis vendredi soir. Le gouvernement fédéral américain est officiellement à court d’argent. Dès ce lundi, des services fédéraux seront fermés faute d’accord au Congrès sur le budget. Des milliers d’Américains seront de facto en congé non payé. Le dernier shutdown remonte à 2013, sous Barack Obama. Il avait duré seize jours.

C’est dans ce contexte de turbulences, ravivé par la perspective des élections de mi-mandat, que Donald Trump a «fêté» samedi sa première année au pouvoir. Son dîner de gala dans sa résidence de Floride, à Mar-a-Lago, a dû être annulé et, samedi, la Maison-Blanche laissait même entendre que la participation du président au Forum économique de Davos pouvait être compromise.

Des patrons contre la suppression de DACA

Les débats ont été d’une extrême dureté au Congrès. Vendredi, républicains et démocrates se sont écharpés jusqu’à minuit, dans une fébrile course contre la montre, sans parvenir à s’entendre. Les deux camps s’attribuent aujourd’hui la responsabilité de l’échec. Au cœur des tensions: le statut des Dreamers, ces 690 000 clandestins arrivés mineurs aux Etats-Unis. Le programme DACA – acronyme pour Deferred Action for Childhood Arrivals –, mis en place par Barack Obama en 2012, a été abrogé en septembre dernier par Donald Trump.

Le président a donné au Congrès jusqu’au 6 mars pour trouver une solution de remplacement, sans quoi ces clandestins seront expulsables. Avec DACA, ils bénéficiaient d’une protection équivalant à un statut légal de résidents. Les démocrates se sont engagés à ne pas laisser tomber les Dreamers, ni à lâcher le moindre sou pour la construction d’un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Les patrons d’Amazon, d’Apple, de Facebook, de General Motors ou encore de Microsoft s’étaient vivement opposés à la suppression de DACA via une lettre ouverte adressée à Donald Trump. Ils ont chiffré la perte d’une telle décision à 460,3 milliards de dollars pour le PIB américain.

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Furieux, Donald Trump a twitté samedi matin: «Les démocrates sont bien plus préoccupés par les immigrants illégaux que par notre grande armée ou la sécurité à notre dangereuse frontière sud. Ils auraient pu facilement conclure un accord mais ils ont préféré jouer la carte du shutdown à la place.»

Comme l’assure un communiqué de la Maison-Blanche, il restera intransigeant: pas question d’accorder le moindre compromis dans l’épineux dossier de l’immigration. Chef de file des démocrates au Sénat, Chuck Schumer lui a renvoyé la balle: «On parlera de Trumpshutdown car personne, personne ne mérite autant que le président Trump d’être jugé responsable de la situation dans laquelle nous nous trouvons.» Un autre sujet de blocage porte sur Chip, le programme public d’assurance maladie pour les enfants pauvres, que les démocrates espèrent voir reconduit pour six ans.

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Pas d’impact sur les opérations militaires

Des millions d’Américains ont assisté, affolés, à ces passes d’armes. Plus de 850 000 employés fédéraux considérés comme «non essentiels» au fonctionnement de l’administration pourraient bientôt goûter au chômage technique. Très rapidement, le Pentagone a assuré que le shutdown n’aurait aucun impact sur les opérations en cours en Afghanistan, en Irak et en Syrie. Les 1,4 million de militaires américains poursuivront leurs missions, mais sans être payés. Ce n’est que si la situation est amenée à durer que des avions de guerre pourraient être cloués au sol. Selon de premières estimations, moins de 10% des 115 000 employés du Département de la justice devraient être touchés par la paralysie annoncée. Mais en 2013, 90% des agents des services fiscaux de l’IRS avaient été mis en congé. Et à la Maison-Blanche? Là aussi, services de sécurité exceptés, une très grande majorité des 1700 employés pourraient être mis au vert. Pour l’heure, les parcs nationaux devraient rester ouverts.

Jeudi, la Chambre des représentants avait voté une troisième extension provisoire du budget fédéral, pour quatre semaines, jusqu’au 16 février, mais ce projet est resté bloqué au Sénat: les républicains, majoritaires avec 51 sièges (sur 100), n’ont obtenu que 50 voix sur les 60 exigées.

Réunion d’urgence

Des tractations se poursuivaient durant le week-end. Chuck Schumer a demandé au président de convoquer d’urgence une réunion à la Maison-Blanche avec les leaders des deux partis pour tenter de trouver une solution. Dans la nuit de vendredi, Donald Trump avait évoqué une «excellente réunion préliminaire» avec le chef démocrate. Le président des Etats-Unis aurait-il tenu des promesses en huis clos auxquelles les démocrates n’ont pas cru? Chuck Schumer lui reproche de souffler le chaud et le froid sur DACA. Les républicains étaient prêts à régulariser les Dreamers en échange de concessions démocrates sur d’autres dossiers liés à la migration, mais Donald Trump a mis son holà. C’est d’ailleurs lors d’une réunion à huis clos, et en réaffirmant sa volonté de supprimer la loterie annuelle des cartes vertes, qu’il aurait traité Haïti et des pays africains de «shithole countries».

Le budget 2018 fait la part belle aux dépenses militaires, prévoyant près de 54 milliards de dollars de plus pour la Défense, une promesse de campagne de Donald Trump. Les coupes les plus sévères touchent le Secrétariat d’Etat et l’Agence de protection de l’environnement, qui pourrait être amputée d’un tiers de ses fonds. Combien de temps cette paralysie du gouvernement fédéral va-t-elle durer et, surtout, quelle solution permettra d’en sortir? Ces questions demeurent pour l’heure sans réponses. Mais une chose est sûre: en cette année cruciale, les démocrates, minoritaires, sont déterminés à ne pas perdre la face. Cela demande du courage: vendredi, cinq sénateurs démocrates issus d’Etats très conservateurs ont préféré voter avec la majorité républicaine, pour ne pas risquer de perdre leur mandat cet automne.


Etats-Unis: la nouvelle Marche des femmes réunit des dizaines de milliers de manifestants

Un an après la grande Marche des femmes qui avait défié Donald Trump au lendemain de son investiture, des dizaines de milliers de personnes manifestaient samedi à New York, Washington et dans de nombreuses villes américaines pour dénoncer sa politique.

A New York, sous un temps doux et ensoleillé, une foule colorée et majoritairement féminine, souvent coiffée des bonnets roses emblématiques de la marche de 2017, emplissait à la mi-journée Central Park West, l’avenue qui borde Central Park et se termine au pied du Trump International Hotel, un des hôtels de luxe de l’empire immobilier du président américain. «Par où commencer? Il y a trop de choses qui ne vont pas, je ne peux pas choisir», a déclaré LeighAnn Ferrara, une mère de 35 ans, interrogée sur la raison qui l’avait poussée à venir manifester avec deux voisines depuis le nord de l’Etat de New York.

«Nous vivons dans un monde alternatif, ça va vraiment mal, je constate une érosion de la démocratie», a affirmé sa voisine Althea Fusco, 67 ans, qui avait ressorti le bonnet rose qu’elle avait tricoté pour la Marche de Washington il y a un an. Les panneaux brandis par les milliers de manifestants reflétaient les multiples raisons de leurs frustrations: du durcissement de l’immigration au harcèlement des femmes, qui n’a jamais été autant exposé qu’avec le mouvement #Metoo, en passant par la santé ou l’environnement.

Des dizaines de militants appelaient les manifestants à s’enregistrer sur les listes électorales, avec en tête les échéances nationales de novembre prochain: les démocrates espèrent alors ravir aux républicains la majorité au Congrès et bloquer les politiques du président. «L’objectif du jour est d’enregistrer des centaines de milliers d’électeurs à travers les Etats-Unis», a précisé une militante, Marion Novack, 71 ans.

Des milliers de personnes manifestaient aussi à Washington et Chicago, des villes comme New York tenues par les démocrates. (AFP)