Ioubileï, Sibérie, 4 avril 2003

Pavel est Khanti, une peuplade autochtone de Sibérie. Assis devant la porte de la maison qu'il a reçue en échange de ses terres ancestrales de la forêt, il raconte son histoire. Un jour, il y a six ans, les hélicoptères de la Sourgoutneftigaz, la compagnie pétrolière régionale, ont descendu du ciel des pompes, des vannes, des tubes, des engins de forage, pour installer un puits à 500 mètres de son tchioum (tente en peau de renne). Dans la rivière, qui a commencé à charrier un liquide sombre et visqueux, les truites ont disparu. Dans le ciel, déchiré par les hélicoptères, les oiseaux ont disparu. Dans les clairières quadrillées par les motoneiges des pétroliers qui s'amusent à chasser, les visons, les hermines et les renards ont disparu. La vie s'est retirée de la forêt comme l'eau s'écoule au fond d'une baignoire. Alors Pavel est venu à Ioubileï. Comment voit-il sa nouvelle vie?

– Je vais cueillir des baies que j'irai vendre au marché de Sourgout, j'enverrai les quatre enfants à l'école et je vais attendre.

– Attendre quoi?

– Qu'il n'y ait plus de pétrole là-dessous, pour retourner dans la forêt.

La plupart du temps, les indigènes se laissent faire, abrutis par l'alcool des pétroliers ou leurrés par leurs promesses. Mais parfois, ils refusent. Le combat du poète khanti Iouri Aïvaseda a fait le tour de la taïga. Il a attaqué à la hache les bulldozers de Lukoil, la compagnie qui creusait un puits près de chez lui à Variogan. Soutenu par quelques ONG, il s'est lancé dans une série de procès, en a gagné la moitié et s'apprête à porter l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme à Strasbourg. En attendant, il a écrit au président russe et donné le nom de «Poutine» à l'un de ses rennes. Si la réponse ne vient pas ou si elle ne lui convient pas, il coupera la tête de l'animal.

Une autre fois, les Khantis ont envoyé un des leurs à la Douma de Moscou. Devant les députés goguenards, l'homme a parlé longuement de l'Esprit des arbres, de la Vieille Truite sacrée qui vit dans le delta de l'Ob, du frère l'Ours dont les siens gardent une tête empaillée à la maison pour qu'il les soigne et les aide à prendre les grandes décisions. Tout juste les Khantis ont-ils obtenu que chaque nouvelle concession fasse l'objet d'un contrat entre la compagnie pétrolière et les autochtones qui cèdent leurs terres. Les pétroliers s'engagent alors à fournir une habitation, un salaire tous les trimestres et quelques accessoires.

La nuit tombe sur Ioubileï. Une femme a laissé glisser dans la neige les manteaux de peau qu'elle transportait, hébétée par l'alcool. Son mari arrive en titubant. Eux aussi ont bénéficié des largesses de Sourgoutneftigaz en échange de leur territoire. A l'époque, la compagnie pétrolière fournissait une petite baraque de béton avec réfrigérateur et téléviseur. Ce qui s'est passé ensuite? Le premier mois, ils ont suspendu les poissons dans le living. Le second, ils ont rempli le réfrigérateur avec l'argent donné par les pétroliers. Le troisième, ils sont restés muets devant la télévision – ils n'avaient jamais vu ça. Le quatrième, ils ont vendu le réfrigérateur pour acheter des poissons au magasin. Le cinquième, ils ont vendu la télévision pour acheter de la vodka.

Khodorkovski, nouveau roi du brut

Un homme incarne à lui seul la stupéfiante reconversion du pétrole russe. Un fils d'ouvrier moscovite devenu seconde fortune mondiale des moins de 40 ans, un ancien membre des komsomols (jeunesses communistes) qui s'est frayé un chemin vers le pouvoir et la fortune dans le chaos de l'effondrement du système, un homme d'affaires banni par l'Occident pour ses méthodes de bizniss, comme l'on dit en Russie, proches du banditisme – avant d'être encensé pour sa transparence et courtisé à chacune de ses apparitions à Londres ou à Houston. Mikhaïl Khodorkovski, c'est de lui qu'il s'agit, est un roi du brut dans un baril de velours. Il dirige Yukos (1,6 million de barils par jour), seconde compagnie pétrolière russe après Lukoil.

Formé à l'institut de chimie, Khodorkovski gagne ses premiers dollars en vendant du cognac… et de la littérature scientifique, ce qui lui permet d'importer des ordinateurs subventionnés qu'il revend à prix d'or. En 1989, il fonde la banque Menatep, laquelle se voit rapidement confier la gestion de fonds de l'Etat, comme les compensations destinées aux victimes de Tchernobyl. En 1995, sa banque est chargée par le gouvernement de privatiser la compagnie pétrolière Yukos. A la stupeur générale, elle se l'attribue à elle-même, pour un prix ridicule.

Dès lors, Khodorkovski va gérer la société avec des méthodes qui seront comparées, pour leur «créativité», à celles d'Enron. Il se met en défaut de paiement pour des crédits de 250 millions de dollars, change le lieu des assemblées générales à la dernière minute, et fait paniquer ses actionnaires: en envoyant de grosses sommes sur des comptes offshore et en diluant leurs parts lors de soudaines augmentations de capital. Et lorsque la justice ouvre une enquête sur sa banque, un camion plein d'archives coule mystérieusement dans la Moskova.

Aux journalistes qui lui demandent qui est son héros, Mikhaïl Khodorkovski répond invariablement: «John D. Rockefeller», le fondateur de la Standard Oil, qui est parvenu à la fin du XIXe siècle à contrôler 85% du pétrole américain avant que son empire ne soit démantelé par la justice. «Rockefeller n'était pas le plus honnête des hommes, reconnaît son admirateur russe. Son fils était meilleur et son petit-fils, parfait. Cela leur a pris un siècle pour y arriver, alors que j'ai fait ce chemin seul, en moins d'une décennie.»

De fait, après la crise financière russe de 1998, Khodorkovski lance une vaste opération de charme en Occident. Il appelle cinq Américains au conseil d'administration de Yukos, dont il confie les comptes à une fiduciaire internationale. Il engage une entreprise américaine de relations publiques. Il sponsorise une salle d'antiquités à la Somerset House de Londres et crée une fondation caritative «Russie Ouverte», où siègent Henry Kissinger et lord Rothschild. Et surtout, pour impressionner Wall Street où sa compagnie sera bientôt cotée, il paie de gros dividendes à ses actionnaires – c'est-à-dire à lui-même.

En effet, dans un geste aussi rusé que vaniteux, il convoque en juin 2002 l'élite mondiale de la presse économique pour révéler, dans un acte de transparence unique en Russie, qu'il détient 36% des actions Yukos, estimées à 7,2 milliards de dollars. Adulé en Occident, Mikhaïl Khodorkovski va aussi devoir séduire les Russes s'il nourrit, comme le veut la rumeur, de grandes ambitions politiques. Il a annoncé en tout cas qu'il se retirerait de Yukos en 2007. Juste à temps pour les présidentielles.

Nefteyugansk, 6 avril 2003

L'épicentre du royaume de Yukos s'appelle Nefteyugansk, née dans les années 1960 autour d'un puits de pétrole au bord de l'Ob. L'endroit compte 100 000 habitants, une église récemment construite à l'emplacement d'un derrick, une mosquée en chantier et un musée qui raconte mieux que personne ce que fut l'enthousiasme de la génération des pionniers. On y trouve:

– La tente, la guitare et la lampe à huile du géologue azéri qui a exploré la région dès 1956.

– Le télégramme qu'il envoya le 15 octobre 1961 au Congrès du Parti pour annoncer que le pétrole avait jailli à Nefteyugansk. On raconte que les délégués ont célébré la nouvelle toute la nuit. Gagarine était revenu de l'espace en avril. Avec cette découverte faramineuse, les Soviétiques se voyaient gagner la guerre froide.

– Les skis des camarades très sportifs et très patriotes, qui, en 1971, sont allés à Moscou, en trois mois, déposer un litre de pétrole au mausolée de Lénine.

Il y a deux bâtiments à l'entrée de la rue Lénine. Le premier est lumineux, technologique, c'est la filiale de Yukos. Le second est soviétique, décati, c'est la mairie. Igor Gribanov, adjoint au maire, nous y reçoit. «Les Français ont Paris, Yukos a Nefteyugansk», fait-il sans rire en désignant une plaque gravée sur le mur, datée du 2 septembre 2000 et signée Mikhaïl Khodorkovski. C'est la déclaration solennelle que Nefteyugansk est pour toujours la «capitale» de Yukos. L'entretien peut s'arrêter là. Tout est dit: le poids plume d'une mairie dont le budget provient essentiellement de Yukos, et l'omnipotence de la compagnie qui dépense au gré de ses accès de générosité.

Tout est dit, sauf l'ennui infini de la seconde génération, celle que l'on voit en culottes courtes et foulard rouge sur les photos du musée et qui n'a pas demandé à naître ici. Dans la rue Lénine, les garçons en survêtement boivent de la bière. Les filles sont en minijupe et talons hauts, malgré la neige et la glace. Elles boivent de la bière. D'autres restent dans des voitures garées en épi autour du siège de Yukos. Ils écoutent de la musique et boivent de la bière. D'autres encore sont assis au café Europa, regardant vaguement des clips sur un écran géant. Ils boivent de la bière.

Vers 22 heures, tout ce petit monde se déplace lentement au «Klub Notchi» où l'on peut boire, danser et jouer au casino. La mairie admet l'existence en ville d'un millier de toxicomanes âgés de 14 à

28 ans. Igor Gribanov ne comprend pas. «Yukos leur met tout à disposition! Une bibliothèque, un complexe sportif, un championnat de motocross et d'haltérophilie, un club d'échecs, un club de foot, un club internet, une école de musique, une école d'arts plastiques, le «Klub Notchi»… Ils ont vraiment tout!»