France

Sibeth Ndiaye, hussarde de l’Elysée

La nouvelle porte-parole du quinquennat Macron, franco-sénégalaise, devra renouer le fil avec l’opinion déboussolée. Une mission que son profil et son franc-parler ont le mérite de dépoussiérer

Et de deux! Lorsqu’elle gravit les marches de l’Elysée, le 14 mai 2017, en tête de la garde rapprochée d’Emmanuel Macron, Sibeth Ndiaye «scotche» les photographes avec son blouson de cuir noir et sa robe à fleurs. Bis repetita lundi, pour sa première intervention comme porte-parole du gouvernement français, post-Conseil des ministres: chemisier coloré et chevelure sagement ébouriffée, la communicante franco-sénégalaise de 39 ans a de suite donné le ton. Pas question de céder sur le style. Encore moins de devenir une discrète secrétaire d’Etat dans l’équipe du (très raide) premier ministre Edouard Philippe.

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Les «petits meurtres entre amis» 

L’histoire de Sibeth Ndiaye est pourtant tout sauf celle de la «disruption» politique version Macron. Fille d’un politicien sénégalais, l’intéressée est depuis plus d’une décennie une professionnelle de l’action publique et de ses coulisses, très versée à gauche avant de suivre le sillage centriste du candidat Macron. Premiers pas dans les années 1990, comme militante au syndicat étudiant UNEF, le terreau des apparatchiks socialistes. La suite au PS, justement, où elle devient en 2009 secrétaire nationale à la petite enfance, aux côtés de la maire de Lille Martine Aubry, devenue patronne du parti après avoir éliminé Ségolène Royal, l’ex-candidate à l’Elysée, battue en 2007.

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C’est l’époque des «petits meurtres entre amis» socialistes, dont deux hommes espèrent tirer profit à la présidentielle de 2012. Le premier est le séducteur mondialiste Dominique Strauss-Kahn, que Nicolas Sarkozy a expédié au Fonds monétaire international. Le second est l’ancien patron du PS François Hollande, ex-conjoint de Ségolène, alors au fond du trou.

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Sibeth Ndiaye, plus éprise de combats que de consensus, œuvre dans l’ombre pour DSK, tout comme celui qu’elle vient, dimanche soir, de remplacer au gouvernement, Benjamin Griveaux. Le pouvoir, pensent ces deux-là, est promis à l’ancien grand argentier du gouvernement Jospin (1997-1999), ce «parrain» que le Tout-Paris vénère. Qu’importent les casseroles politico-financières de «Strauss». François Hollande et son côté «normal» les exaspèrent.

On connaît la suite. Ironie du sort pour Sibeth Ndiaye, qui ne dispose alors que d’un passeport sénégalais (elle sera naturalisée Française en 2016), son favori ne survivra pas politiquement à l’accusation de viol lancée par une femme de chambre guinéenne aujourd’hui installée à Dakar: Nafissatou Diallo. Les liens ne sont toutefois pas rompus.

Pierre Moscovici – l’ex-bras droit de DSK – et Arnaud Montebourg se partagent l’entourage de l’ex-patron du FMI. Ils drainent les anciens strauss-kahniens vers le QG de Bercy lorsqu’ils s’y installent, respectivement, comme ministres des Finances et du Redressement productif. «Le goût du pouvoir coule dans ses veines, raconte une de ses anciennes collègues, épatée de sa capacité à gérer, depuis 2017, sa mission élyséenne et ses trois enfants. C’est brutal. Elle en veut plus que nous tous. Elle maîtrise à la perfection son registre de femme noire, un peu tête brûlée, qui assume. C’est une «tirailleuse», une sorte de hussard pour qui la com est un moyen, sûrement pas une fin.»

«Une combattante» 

Retour au CV. Sibeth Ndiaye rencontre Emmanuel Macron lorsque celui-ci devient ministre de l’Economie, fin août 2014… venu remplacer celui qu’elle épaulait: Arnaud Montebourg. Les codes du pouvoir lui sont vite familiers: «Dans les années 1980-90, on l’aurait retrouvée à SOS Racisme. Sibeth est une combattante. C’est Macron, mais cela aurait pu être un autre», ironisait en février l’ex-député PS Julien Dray.

La campagne présidentielle la voit en première ligne, interlocutrice de la presse nationale. Puis vient la gloire à l’Elysée, avec la même mission. Bureau au premier étage. Secrétariat. Débuts difficiles ponctués de sorties mal contrôlées, comme lors de la disparition de Simone Veil («la meuf est dead», écrira-t-elle dans un SMS) ou lors de la sortie présidentielle sur le «pognon de dingue» des dépenses sociales (une fuite organisée). Avec, comme atout, sa ténacité et son refus du doute. «Sibeth tire et discute ensuite. Elle abuse du fait que les journalistes ont besoin d’elle», s’énerve un membre de la salle de presse présidentielle, dont le déménagement prévu (en partie reporté) a suscité la controverse.

«Sa force? Passer en force, toujours», résume ce même interlocuteur. Avec l’énergie de celle qui se retrouve pilonnée de façon scandaleuse sur les réseaux sociaux pour la couleur de sa peau: «Vous ne mesurez pas ce qu’Emmanuel Macron apporte de neuf à ce pays, nous expliquait-elle en 2017. Les codes, on n’a pas d’autre choix que de les casser. On doit tout dépoussiérer.»

Ce fut chose faite, en partie. Jusqu’à l’affaire Benalla. Jusqu’aux «gilets jaunes». Jusqu’à ce qu’un fossé de défiance fracture le quinquennat: «Peut-être, dans cette première partie du quinquennat, avons-nous pu donner le sentiment que nous n’étions pas forcément dans l’écoute, alors que bien au contraire c’était notre volonté», a-t-elle déclaré lundi. La poussière est aujourd’hui bien retombée.

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