Assis chacun sur un morceau de rocher, les yeux dans le vague, les deux enfants regardent le barrage de Zipingpu, comme subjugués par cette immense masse de béton, situé à 10km en amont de la ville de Dujiangyan. Alors que leur maison a été détruite, des décombres de laquelle leurs parents n'ont pas encore été extraits, ils semblent un peu étonnés que cet imposant ouvrage ait résisté au séisme qui a ravagé la région lundi dernier. Devant ce spectacle, ils grignotent quelques biscuits distribués par la police. Il est 7h30, les alentours sont encore calmes. En dehors des ambulances, peu de véhicules se dirigent jusqu'au barrage.

Quatre heures plus tard, l'atmosphère a fortement changé. Les enfants ont été remplacés sur leurs rochers par un groupe de volontaires, qui eux aussi semblent envoûtés par le barrage, cette installation hydroélectrique destinée, outre à réguler les flux du Yangzi, à produire de l'électricité pour Dujiangyan et les villes voisines, proche de l'épicentre du terrible séisme. Les quatre policiers chargés de la circulation, c'est-à-dire responsables de l'accès ou non des véhicules à la route, sont bien plus occupés. Lors de leur pause, ils ne peuvent pas, eux aussi, s'empêcher d'observer le géant de béton qui leur fait face. Avec un air inquiet. «Le barrage est en mauvais état, admet l'un d'eux. Il y a de nombreuses fuites d'eau.» A peine s'est-il rendu compte de ce qu'il vient de dire à un étranger, qu'effrayé, il s'enfuit rejoindre son poste sans accepter de poursuivre ses explications.

Si ses camarades semblent également gênés par les questions autour de l'état du barrage, les infirmiers, les volontaires et les pompiers ne le sont pas du tout. «Le barrage, oui, bien sûr qu'il va bien», hausse les sourcils un jeune homme. «Pourquoi cette question? Il suffit pourtant de le regarder pour s'en assurer!» Effectivement, aucune fissure ne semble se dessiner dans le mur.

En l'espace d'un instant, le périmètre va pourtant être bouclé. Les quatre policiers sont remplacés par 11 de leurs camarades. Les badauds, les volontaires et les réfugiés sont envoyés plus en aval dans la vallée. L'accès à la route est désormais fermé aux voitures jugées non nécessaires: seuls les ambulances, les camions de l'armée et ceux de la police armée sont autorisés à passer.

Le chemin du retour est désormais bordé de policiers. Des milliers d'hommes ont été mobilisés pour bloquer l'accès aux voitures et pour encourager les gens à quitter la vallée. Le jet d'eau qui s'échappait du pied du barrage sept heures plus tôt s'est transformé en geyser, comme si la direction du barrage avait décidé de réduire la quantité d'eau retenue par celui-ci et donc la pression sur son mur.

Confirmation en est donnée quelques minutes plus tard. L'agence France-Presse annonce qu'un média chinois a publié une information selon laquelle le Ministère de la terre et des ressources naturelles a enjoint aux autorités locales d'évacuer les résidents de toutes les vallées situées sous des barrages dans la région du tremblement de terre. La veille, le gouvernement avait prévenu de «dangereuses situations» concernant 381 barrages de la région. Zipingpu serait l'un des plus gravement touchés. «Normal, explique un expert, la structure du barrage n'est pas en ciment mais en ciment rempli de gravats, ce qui est bien moins résistant.»

Le long du cours du Yangzi, les autorités ont en effet construit depuis cinquante ans des centaines de barrages et réservoirs au gré de ses affluents. L'explosion de la demande électrique du pays a favorisé leur développement. Le gouvernement a prévu de construire trois douzaines de barrages sur la partie supérieure du seul Yangzi. L'intérêt pour les barrages remonte pourtant à plus loin: le manque d'eau et sa mauvaise répartition dans le pays ont toujours été deux des principales préoccupations des autorités depuis la naissance de l'empire chinois. Il n'est du coup pas étonnant que la plupart des dirigeants chinois, dont le secrétaire du Parti communiste et président, Hu Jintao, aient réalisé des études d'ingénierie hydraulique.

Ces compétences ne sont pourtant pas gages de succès. Une étude gouvernementale parue au début de l'année avait révélé que 37000 des 87000 barrages du pays étaient considérés comme instables. Et le passé n'engage pas à l'optimisme. En 1975, 62barrages s'étaient en effet effondrés ou avaient été volontairement détruits après trois jours d'importantes précipitations. Pékin avait révélé trente ans plus tard qu'au moins 175000 personnes avaient alors trouvé la mort.