Tunisie

A Sidi Bouzid, la grande désillusion

Dans la ville où s’est immolé le jeune vendeur ambulant il y a deux ans, ce qui a lancé la révolte contre le président Ben Ali, les jeunes s’impatientent de mesurer le changement tant promis. Le président Moncef Marzouki s’y est fait hué

Hués par la foule. Visés, même, par des jets de pierres. Venus commémorer l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, il y a deux ans, Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar ont été sérieusement chahutés. Le président de la République et celui de l’Assemblée ont dû quitter la scène installée dans le centre de Sidi Bouzid. «Je comprends cette colère légitime. Elle est due au retard en matière de concrétisation des objectifs de la révolution», avait reconnu Moncef Marzouki à la tribune auparavant. Le premier ministre Hamadi Jebali, secrétaire général du parti islamiste Ennahda, n’a, lui, pas fait le déplacement, invoquant une «grippe subite».

Deux ans après la révolution, le divorce est profond entre les Tunisiens et la nouvelle classe politique, au pouvoir comme dans l’opposition. «Nous avons réussi notre mission, faire tomber le régime. On a passé la main à ceux qui s’y connaissent, mais ils n’ont pas rendu service aux jeunes. C’est même pire. Ils ne servent que leurs intérêts», estime Béchir, 22 ans, l’un des nombreux «résidents au café». Beaucoup en viennent même à «regretter d’avoir participé» aux affrontements contre la police, à l’image de Nizar, qui verse dans le cynisme à 24 ans. Il dit même «préférer le régime de Ben Ali à celui d’Ennahda».

«Tout le monde est déprimé parce qu’il n’y a toujours pas de développement», ajoute Hichem Hajlaoui, un jeune diplômé, engagé dans plusieurs associations d’insertion professionnelle. Le bilan est sombre, à Sidi Bouzid comme dans tout le pays. Les prix ont explosé, le lait est quasi introuvable ces dernières semaines. La police est un peu plus aimable, mais tarde à intervenir dans les violences qui éclatent, épisodiquement. Comme lorsque, en septembre, le dernier bar de la ville a été saccagé. Le chômage a augmenté, même s’il commence à se résorber: à Sidi Bouzid, il touche un tiers de la population et la moitié des diplômés.

«Compter sur nous-mêmes»

En guise d’issues: la contrebande de «mazout», un départ en Libye ou bien les «chantiers», ces petits boulots subventionnés, fictifs pour la plupart, distribués à tout-va et moyennant, souvent, un bakchich. Les investissements annoncés en fanfare les premiers mois suivant la révolution peinent à se concrétiser. Sixième gouverneur de Kébili depuis la chute de Ben Ali, Amara Tlijani raconte passer «la majorité de [son] temps à résoudre les problèmes sociaux individuels, au lieu d’assurer les missions sécuritaires, administratives et de développement économique». «Depuis les élections, on n’a vu que des discours, mais peu de réalisations. Ça diminue la confiance», analyse la jeune Fahima Noury, qui travaille pour une ONG de développement.

«Jusque-là, on n’a pas fait grand-chose», est bien obligé d’admettre Faouzi Abdoulli, l’un des responsables régionaux d’Ennahda, qui justifie: «Nous n’avons pas de baguette magique.»

«On ne peut pas compter sur la politique, seulement sur nous-mêmes», tranche Hamida Hamdi, rencontrée devant le bureau d’emploi, qui grouille de jeunes. Cette ouvrière textile ambitionne de monter son propre atelier, où elle compte embaucher 60 personnes. Ça fait longtemps que l’idée lui trotte dans la tête, mais la révolution lui a donné, dit-elle, «le courage d’insister à nouveau». Comme beaucoup, elle ne trouve pas les financements. Les lourdeurs de l’administration freinent aussi les élans. «Certains disent que si les choses ne changent pas, c’est à cause de l’instabilité ou du manque d’initiatives. Ce n’est pas vrai, les jeunes bougent. Mais ils n’ont pas les moyens, ni l’assistance nécessaire», analyse Akila Hamdi, de l’ONG de microcrédit Enda. De 220 à 300 projets seraient ainsi «bloqués» dans les tiroirs.

Blasés de la politique, les jeunes se tournent vers les associations, dont plusieurs centaines sont nées après la révolution. Là encore, il faut se battre. Comme pour Abdelwaheb, membre d’un collectif de hip-hop. Ils voudraient «fonder ici un centre dédié à la danse contemporaine», mais peinent déjà à avoir une simple salle, à la maison des jeunes, pour leurs démonstrations. «C’est toujours pareil, commente-t-il. On a du mal à réaliser tout ce qu’on voudrait.»

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