C'est une de ces histoires à la James Bond, un cauchemar de la guerre froide. Un jour de l'été 1996, 21 écrivains et poètes iraniens s'embarquent à Téhéran dans un autobus à destination d'Erevan, la capitale de l'Arménie, où ils sont invités pour une semaine d'échanges culturels. Ils roulent depuis des heures en parlant de littérature lorsqu'ils parviennent, non loin de la ville frontière d'Astara sur la Caspienne, à la route très escarpée de Heyran. «Dans un virage, il y avait la baraque d'un petit marchand de miel et de yoghourt, se souvient Massoud Behnoud, l'un des passagers devenu aujourd'hui journaliste redouté de la presse réformatrice. A la hauteur de la boutique, le chauffeur de notre bus s'est jeté à terre et nous sommes sortis de la route vers le précipice.»

Listes noires...

Dans un article le 6 janvier dernier de son journal Asr-Azadegan (Les hommes libres d'aujourd'hui), Massoud Behnoud raconte que deux éléments lui ont sauvé la vie. «D'abord Khosrow, notre chauffeur, a eu peur pour sa propre vie et a sauté plus tôt que ceux qui voulaient notre mort ne l'avaient prévu. Ensuite, un gros rocher a stoppé net l'autobus avant la chute.» Immédiatement emmenés au poste par la police de sécurité qui attendait non loin, les écrivains sont interrogés toute la nuit et reçoivent de strictes consignes de silence. Ce n'est que deux ans plus tard, après l'élection du président Khatami le 23 mai 1997, que cet épisode tragique a commencé d'être révélé.

Mohammad Mokhtari et Jafar Pouyandeh ont eu moins de chance. Le 6 décembre 1998, ils sont assassinés par un escadron de la mort, deux semaines après le meurtre de leur ami Darius Forouhar et de sa femme Parvaneh, responsable du petit parti semi-légal de la Nation iranienne. Mais les temps ont changé: la presse, désormais plus libre, s'empare de l'affaire et fait de ces crimes un scandale national. Le président Khatami promet de punir les coupables. Un mois plus tard, le Ministère des services secrets doit, dans un aveu spectaculaire, admettre que les assassins sont issus de ses rangs. Le ministre démissionne, mais rien ne filtre de l'enquête jusqu'au suicide, invraisemblable et suspect, de Saïd Emami, le chef présumé des tueurs. Le 19 juin 1999, cet ancien vice-ministre des Services secrets se serait donné la mort dans la salle de bains de la prison en avalant de la poudre épilatoire.

Mais depuis sept mois, rien de nouveau, si ce n'est la colère grandissante des survivants. Kazem Kardevani était le suivant sur les listes noires, vraies ou fausses, qui ont circulé. Il est aussi membre du comité directeur de l'Union des écrivains, très récemment autorisée, dont Mokhtari et Pouyandeh auraient été les fondateurs s'ils n'avaient pas été assassinés.

Les écrivains iraniens se décrivent souvent comme des intellectuels d'abord et des musulmans ensuite, ce que ne tolèrent pas les tendances les plus dures du régime islamiste. La plupart se disent proches de l'opposition nationaliste et laïque, dont tous les candidats ont été refusés pour les prochaines élections parlementaires du 18 février.