La violence

et la foi

Le Vatican a dénoncé avec forcela purification religieuse menée par les djihadistes de l’Etat islamique dans le nord de l’Irak. Une campagneà laquellea notamment participé son observateur permanent aux Nations unies à Genève, Silvano Tomasi. Interview

Silvano Tomasi a été confronté cet été à l’une des pires crises politico-militaires de ces dernières années. Observateur permanent du Saint-Siège aux Nations unies à Genève, il a reçu du pape François la mission de mobiliser de toute urgence la communauté internationale en faveur des communautés religieuses persécutées dans le nord de l’Irak par les djihadistes de l’Etat islamique. Une lourde responsabilité pour cet archevêque de 74 ans, originaire de Vicence, dans le nord de l’Italie, ex-secrétaire du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et ancien nonce apostolique dans la Corne de l’Afrique.

Le Temps: Les très anciennes communautés chrétiennes d’Irak sont-elles en voie de disparition?

Silvano Tomasi: Quelque 100 000 chrétiens, ainsi que 50 000 Yézidis, ont dû fuir ces dernières semaines la plaine de Ninive. Mais si cet exode a été causé par des persécutions particulièrement brutales, il s’inscrit dans une longue histoire de départs. La racine du problème est que les chrétiens n’ont pas les mêmes droits que les musulmans dans la région, ce qui leur interdit le même accès à l’emploi et aux charges publiques. A force d’être considérés comme des citoyens de deuxième ou de troisième zone, beaucoup d’entre eux finissent par gagner d’autres horizons où ils peuvent espérer mieux développer leurs capacités.

– Le maintien de communautés chrétiennes au Moyen-Orient est-il important?

– Il est important à mon avis pour deux raisons. Parce que ces communautés habitent la région depuis très longtemps et qu’elles devraient pouvoir y rester. Et parce que leur présence donne aux sociétés musulmanes l’occasion de réfléchir aux vertus du pluralisme et de bâtir leur avenir de manière plus conviviale et démocratique. Cela dit, l’essentiel n’est pas de défendre des communautés mais de promouvoir la citoyenneté. C’est dans la mesure où les individus ne seront plus considérés comme des musulmans ou des chrétiens mais comme des citoyens que nombre de conflits s’éteindront.

– Faut-il encourager les chrétiens à rester?

– Les patriarches des Eglises concernées ont recommandé à leurs fidèles de rester dans toute la mesure du possible. Et ils demandent aux autorités politiques qu’ils puissent le faire sans être constamment menacés de mort. Il faut être réaliste cependant. Nombre de réfugiés chrétiens et yézidis ne rentreront plus chez eux. Il est maintenant de la responsabilité des pays occidentaux d’accueillir ces personnes pour leur permettre de recommencer leur vie dans un contexte démocratique où leur identité religieuse sera respectée.

– Quel rôle joue le Vatican dans cette crise?

– Le Vatican n’est pas un pouvoir économique ou militaire. Les hallebardes des gardes suisses ne sont pas très efficaces contre des armes modernes. Nous essayons seulement de porter la voix de la conscience. Nous défendons l’idée profondément religieuse que nous appartenons tous à la même famille humaine, ce qui suppose que nous avons un devoir de solidarité envers ceux qui ont besoin d’aide et de protection. A ce titre, nous demandons à la communauté internationale d’utiliser les instruments plus ou moins efficaces dont elle s’est dotée pour affronter ce genre de tragédies. La charte de l’ONU lui donne par exemple la possibilité légale d’intervenir.

– Quelles actions avez-vous menées vous-même à Genève?

– Je suis intervenu devant le Conseil des droits de l’homme. Et j’ai essayé d’agir dans certains réseaux informels. Nous avons créé récemment une fondation, Caritas in Veritate, qui a pour but d’apporter une contribution à la défense de certaines valeurs comme la paix, la convivialité, la liberté et le respect de la vie. C’est une petite structure mais elle nous permet de dialoguer avec des ambassadeurs musulmans et bouddhistes et de créer des amitiés qui peuvent s’avérer très utiles en temps de crise, lorsque nous souhaitons discuter sereinement de solutions.

– Vous vous êtes plaint récemment de l’indifférence que rencontrait le sort des chrétiens d’Irak. Comment expliquez-vous cette froideur?

– Je constate de nombreuses hésitations à défendre ces réfugiés. Je conçois que la situation politique soit très complexe, que les grandes puissances aient des intérêts divergents. Mais nous sommes confrontés à une menace de génocide: il y a volonté de détruire une catégorie d’êtres humains. Nous devrions trouver le moyen de réagir avec énergie. Malheureusement, dès que nous parlons de religion, il y a crispation. Les pays occidentaux ont raison de défendre leur caractère séculier. Mais il n’est pas question ici de prendre parti pour une religion contre une autre. Il s’agit de défendre des droits humains fondamentaux. Et il n’y a pas de raison de se montrer timide parce que les persécutés sont chrétiens.

– Comment jugez-vous la réaction du monde musulman?

– Il faut faire une distinction. Des personnalités musulmanes éminentes ont rejeté clairement l’idéologie du nouveau prétendu califat. Mais les Etats musulmans ont montré moins de flexibilité. Le Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux a publié une déclaration qui demande aux dirigeants musulmans d’adopter une position claire et de rejeter les crimes commis au nom de l’islam. Il estime que le dialogue poursuivi depuis de longues années entre les représentants des deux religions brillera par son inefficacité si une telle demande n’est pas satisfaite.

– Le Saint-Siège a été jusqu’à défendre l’usage de la force pour défendre les chrétiens d’Irak. Quels sont ses arguments?

– Le principe est qu’une personne faible, injustement agressée, a le droit d’être défendue. Et que la famille humaine a un devoir de solidarité envers elle. Le pape a pu ainsi dire que l’agresseur injuste doit être arrêté, ce qui suppose évidemment un certain usage de la force. Ce moyen ne doit être utilisé qu’avec une très grande prudence toutefois. Une intervention armée ne s’impose qu’en dernier recours, lorsque les voies du dialogue, de la négociation et des sanctions se sont avérées inopérantes. Elle doit ensuite avoir pour objectif le rétablissement de la paix et de la possibilité de vivre ensemble. Il faut enfin que son résultat ne soit pas pire que le mal qu’on a voulu corriger.

– Les frappes américaines de ces jours obéissent-elles à ces ­principes?

– (Rires) Le Vatican n’a pas à juger un autre Etat.

– Posons alors la question autrement. Dans un monde idéal, quel genre de garde-fou préconisez-vous pour une telle intervention?

– La communauté internationale est le gardien de la légitimité de toute action violente entreprise au nom de la solidarité humaine. Dans l’idéal, une telle opération devrait donc être menée par une coalition d’Etats, dans laquelle figureraient des pays de la région. Pareille configuration lancerait un message sans ambiguïté sur l’objectif visé, à savoir la protection de la personne humaine et non les intérêts politiques de tel ou tel Etat ou de telle ou telle religion.

– En tant que religieux, n’êtes-vous pas troublé par l’utilisation que l’Etat islamique fait de la religion?

– Cette organisation n’utilise pas la religion mais le vocabulaire religieux. A la source de toute religion, il y a une aspiration à favoriser la convivialité. Les Evangiles ont ainsi pour message fondamental l’amour de Dieu et l’amour du prochain. Remplacer ce principe par la haine, comme le fait l’Etat islamique, détruit toute possibilité de coexistence. Il est absurde d’invoquer Dieu pour prêcher la haine. Ceux qui le font falsifient le message de leur religion et minent sa crédibilité.

«Une personne faible, injustement agressée, a le droit d’être défendue. Et la famille humaine a un devoir de solidarité envers elle»