Cent jours. C'est le délai que Silvio Berlusconi s'était lui même imparti, à la veille des élections législatives de mai 2001, pour résoudre son conflit d'intérêts en cas de victoire de sa coalition «La Maison des libertés». «En cent jours, j'approuverai un projet de loi pour réglementer les rapports entre le président du Conseil et le groupe qu'il a fondé en tant qu'entrepreneur», proclamait-il solennellement devant les Italiens, deux jours avant le scrutin, sur Canale 5, sa principale chaîne de télévision.

Deux ans plus tard, c'est l'homme le plus riche d'Italie, la onzième fortune d'Europe selon la revue financière Forbes, l'actionnaire principal des trois grandes chaînes privées de la péninsule, de la principale régie publicitaire ou encore de Mondadori, la plus grosse maison d'édition, qui s'apprête, à partir de ce mardi, à prendre pour six mois les rênes de l'Union européenne (UE). Presque logiquement, le Milan AC, son équipe de football, vient même de remporter la Ligue des Champions, la plus prestigieuse coupe européenne. Le soir de la finale, nombre de ses adversaires politiques ne manquaient d'ailleurs pas d'ironiser sur sa présence au stade de Manchester alors que peu de temps auparavant, il s'était excusé de son absence au Tribunal de Milan (où il est jugé pour corruption de magistrats) en prétextant des rendez-vous internationaux et institutionnels incontournables.

Conflit d'intérêts et question judiciaire, l'anomalie berlusconienne réside essentiellement dans ces deux points. Au pouvoir, Silvio Berlusconi a veillé à ne pas régler le premier nœud et à liquider le second. A peine élu, l'homme qui vogue sur un capital estimé à 5,9 milliards d'euros a ainsi fait approuver, en juin 2001, une première mesure: l'abolition de l'impôt sur l'héritage jusqu'alors réservé aux patrimoines supérieurs à 150 000 euros. En Italie, l'initiative n'a pas véritablement provoqué d'indignation. La plupart des électeurs du patron de Forza Italia, et en particulier les millions d'artisans, commerçants et petits entrepreneurs du pays, ont accueilli avec satisfaction la nouvelle disposition. Dans la même optique, Silvio Berlusconi a tranquillement pu faire passer la réforme du droit des sociétés incluant la dépénalisation de la plupart des cas de faux en bilan. Grâce à cette mesure, le délai de prescription de tels délits est passé de quinze à sept ans permettant au promoteur de la loi de sortir indemne d'ennuis judiciaires, en particulier du procès Lentini pour lequel Silvio Berlusconi était accusé d'avoir versé 50 millions d'euros au noir pour s'octroyer les services d'un joueur de football.

«Les Italiens se fichent du conflit d'intérêts, assure Silvio Berlusconi. Ils considèrent que s'il dispose d'une fortune personnelle, celui qui est en charge du pays n'a pas besoin de chercher à s'enrichir et de voler.» Fort de cette conviction et du contrat «tacite» passé avec les électeurs selon lequel «le PDG du pays» Berlusconi peut bien trouver son compte personnel dans la gestion des affaires s'il garantit la prospérité au pays, le Cavaliere a multiplié les initiatives sulfureuses sans vraiment légiférer sur le conflit d'intérêts. Le projet de loi gît toujours au Sénat et en l'état, le texte proposé ne résoudrait aucunement la question. Selon le document, le chef du gouvernement pourrait en effet conserver son empire. Tout juste devrait-il se démettre de ses fonctions de président du Milan AC. Le projet ne prévoit ni cession obligatoire d'activités, ni même la nomination d'un administrateur ou d'un comité de sages (blind trust). Pour l'heure, le Cavaliere n'a pas cédé un pouce de sa fortune et sa majorité contrôle en partie la RAI, l'audiovisuel public.

Quant à son bataillon d'avocats, élus au parlement sur les listes de Forza Italia, il a multiplié les initiatives législatives pour bloquer les procès en cours, que ce soit au travers la dépénalisation du faux en bilan, la loi sur l'entraide judiciaire internationale ou celle sur «le juste procès» visant à permettre aux inculpés de demander la récusation de leurs juges considérés comme partiaux… A la veille du semestre italien de la présidence européenne, la Maison des libertés a finalement adopté au pas de charge, il y a quelques jours, une loi sur mesure pour protéger le chef du gouvernement de ses juges à Milan. Désormais, les cinq plus hautes autorités de l'Etat, dont le président du Conseil, ne pourront plus être poursuivies durant l'exercice de leur mandat (lire encadré).

Indignée, une partie de la gauche estime toutefois que les ennuis pénaux de Silvio Berlusconi risquaient de décrédibiliser l'Italie durant le semestre européen. En référence aux attaques de la presse internationale, le secrétaire des démocrates de gauche Piero Fassino a promis, samedi, que son parti se battra pour que «la présidence italienne soit un succès». Alors que les farandoles citoyennes emmenées par le metteur en scène Nanni Moretti ont annoncé leur intention d'organiser des protestations contre Silvio Berlusconi jusqu'à Bruxelles, Piero Fassino a ajouté: «Nous ne soutiendrons aucune manœuvre visant à délégitimer le pays. Je veux battre Berlusconi dans les urnes. Je ne cherche pas à le battre avec l'aide des magistrats ou autre.» Et davantage que son conflit d'intérêts ou ses ennuis judiciaires, durant les six prochains mois, c'est la politique étrangère du Cavaliere avec ses déclarations à l'emporte-pièce que les partenaires européens de l'Italie mettront sous stricte observation.