«La sentence sera en mains de trois femmes (ndlr: trois juges). Cela fait tout de suite penser à la Némésis. Toi, Berlusconi, tu t’es servi des femmes, d’une manière inappropriée; ces mêmes femmes feront justice.» L’hebdomadaire catholique Familia Cristiana voit dans l’inculpation, mardi, du président du Conseil italien Silvio Berlusconi une espèce de justice immanente ou un coup du sort de la déesse grecque de la vengeance. Le chef du gouvernement italien sera jugé le 6 avril prochain à Milan. Il est accusé d’avoir payé une prostituée mineure d’origine marocaine, Karima El Mahroug, alias Ruby. Mais aussi d’avoir abusé de sa fonction en exhortant par téléphone la police milanaise à libérer Ruby alors qu’elle venait d’avoir été arrêtée pour vol. Lors du coup de fil, le Cavaliere avait prétexté qu’il s’agissait de la nièce du président égyptien aujourd’hui déchu Hosni Moubarak avec lequel il ne fallait pas se brouiller.

La juge Cristina di Censo s’est basée sur le code pénal italien pour ordonner un jugement immédiat en fonction de la clause de «l’évidence de la preuve». Pour Silvio Berlusconi, qui s’est souvent érigé contre la «République des juges» et les «magistrats gauchistes», c’est un coup dur qui intervient à un moment où sa popularité est au plus bas. Le week-end dernier, un million d’Italiens, mais avant tout des Italiennes, ont protesté, sous la pluie à Milan, à la place du Peuple de Rome et ailleurs encore contre l’image dégradante que Silvio Berlusconi véhicule du pays. «L’Italie n’est pas un bordel», clamaient plusieurs banderoles.

Si l’on devait caricaturer l’actualité politique italienne de ces derniers mois, elle se résume à trois sujets dominants: le fédéralisme fiscal que la Ligue du Nord entend mener à bien au plus vite; la convocation d’élections anticipées à laquelle les principaux acteurs politiques de la Péninsule ne cessent d’appeler; et enfin les affaires de sexe du Cavaliere, qui ont occulté les problèmes plus fondamentaux de l’Italie – un marché du travail insuffisamment flexible, une dangereuse crise de la dette et une croissance en berne.

L’inculpation de Silvio Berlusconi apparaît comme un énième bras de fer entre le Cavaliere et la justice. Récemment, les électeurs de la Ligue du Nord, constatant que les ennuis de Silvio Berlusconi risquent de mettre en danger la réforme du fédéralisme fiscal, ont pressé leur chef Umberto Bossi de mettre fin à cette «mascarade» en retirant le soutien léguiste au gouvernement.

Le président du Conseil n’a pas désiré commenter la décision du Parquet de Milan. En visite en Sicile, il a préféré esquiver une conférence de presse à laquelle il était censé participer à Catane. Le milliardaire, dont la famille possède la holding Fininvest comprenant trois chaînes de télévision, la maison d’édition Mondadori et le club de l’AC Milan, pourrait toutefois ne pas se présenter devant les juges le 6 avril prochain s’il peut prouver qu’il a un «empêchement légitime».

Au sein du parti de Silvio Berlusconi, le Peuple de la liberté, on resserre les rangs. Son porte-parole, Daniele Capezzone, estime que cette inculpation est le résultat d’une tentative de la gauche, «vaincue aussi bien dans les urnes qu’au parlement», d’utiliser la justice à son profit. Ministre de l’Environnement, Stefania Prestigiacomo, paraphrase Clausewitz en soulignant que la «justice en Italie est la continuation de la politique par d’autres moyens». Ministre de l’Education, Mariastella Gelmini, enfonce le clou: «Un pouvoir de l’Etat essaie de conditionner la volonté des électeurs et de bafouer l’un des principes fondamentaux de toute démocratie: l’équilibre entre les pouvoirs judiciaire, législatif et exécutif.»

La gauche, quant à elle, toujours aussi désunie, continue d’exiger la démission du locataire du Palais Chigi.

Le Cavaliere peut toujours invoquer «l’empêchement légitime» pour ne pas se rendre au tribunal