Disparition

Simone Veil, la force du courage

On a appris ce vendredi matin la mort à 89 ans de Simone Veil. Figure de la vie politique française depuis cinquante ans, rescapée de la Shoah, ex-présidente du Parlement européen, c'est elle qui fit légaliser l'avortement en 1975. «Le Temps» vous propose de relire l'histoire de son discours mémorable sur l'IVG qui allait changer la vie des femmes      

Article publié dans sa version originale le 10.08.2012


A quoi pensait Simone Veil en entrant dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale française, ce 26 novembre 1974? Dans ses Mémoires (Une Vie, Ed. Stock, 2007), l’ancienne ministre française de la Santé publique raconte la pression qui était à l’époque sur ses épaules, au moment de défendre la légalisation de l’avortement. «Les attaques se faisaient virulentes. Plusieurs fois en sortant de chez moi, j’ai vu des croix gammées sur les murs de l’immeuble. A quelques reprises, des personnes m’ont injuriée en pleine rue…»

C’est que le débat fut «majeur», selon la Gazette de Lausanne, «dans une atmosphère passionnée et grave», renchérit le Journal de Genève, qui note que, «pour un pays comme la France, à la fois conservateur, ultra-républicain et fortement marqué par le catholicisme, ce fut un débat très ressenti dans l’opinion. Et il a divisé la majorité, pour la première fois depuis longtemps, note le correspondant. La discussion ne s’est pas déroulée entre majorité et opposition, mais à l’intérieur de la majorité.» 

En archives: l'article du Journal de Genève du 30 novembre 1974

Journal de Genève, 1974

Lutter contre le tourisme gynécologique

Ce n’est pas la première fois que la presse suisse s’intéresse à l’avortement en France. Le quotidien genevois avait déjà consacré un entrefilet au «Manifeste des 343», ces femmes qui, dans Le Nouvel Observateur, avaient lancé en 1971 un appel à la fin de la pénalisation en France, et qui reconnaissaient elles-mêmes avoir avorté alors que c’était interdit. Parmi elles, Simone de Beauvoir, Ariane Mnouchkine, Marguerite Duras ou Catherine Deneuve. Ce fut l’un des plus beaux exemples français de désobéissance civile, mais elles ne craignaient plus rien, le délai de prescription de trois ans étant échu.

Si la presse helvétique suit les débats français, c’est que le pays est concerné. A l’époque, la situation est très diverse en Suisse, certains cantons, notamment ceux de l’Arc lémanique ou de Zurich, se montrant dans les faits déjà plutôt libéraux, même si l’avortement deviendra légal en 2002 seulement. Des projets comme celui dit «des indications sociales», sont présentés puis rejetés dans les années 1970. Mais, dans la réalité, les Suisses sont plus pragmatiques et, de fait, 9 femmes seulement et 12 soignants ou «faiseuses d’anges» sont condamnés pour avortement illégal en 1975, selon l’Union suisse pour décriminaliser l’avortement (USPDA).

Un certain «tourisme gynécologique» existe vers la Suisse, dénoncé lors des débats. Il fait partie des arguments que la ministre avance pour convaincre. «La situation actuelle est mauvaise parce que la loi actuelle est bafouée, pire, ridiculisée. Nous sommes dans une situation de désordre et d’anarchie qui ne peut plus continuer…»

Le discours de Simone Veil fait appel à la rationalité et au bon sens, pour déminer le débat: la loi doit accompagner les évolutions de la société, au risque, sinon, de décrédibiliser l’Etat. Un argument politique au sens noble du terme, dans un parlement où 92% des élus sont des hommes, et où trop de sensibilité pourrait nuire. En tailleur, ne cédant à aucune facilité rhétorique, la voix calme et décidée, l’ancienne déportée impressionne. La loi doit, dit-elle, protéger les femmes qui sont mises en danger dans des avortements clandestins conduits dans des conditions précaires: lors des débats, le député et médecin UDR Bernard Pons avait ému peu auparavant en racontant comment l’une de ses patientes était morte avec son bébé parce qu’il n’avait pu se résoudre à l’aider à avorter, refusant d’enfreindre la loi. Enfin, autre point fort du discours de Simone Veil qui montre son ouverture, la ministre accompagne le texte sur l’interruption volontaire de grossesse de la promesse de mesures pour renforcer la démographie: on l’a oublié, mais parmi les grands adversaires de la loi Veil, outre les croyants, étaient les natalistes, persuadés que les naissances allaient chuter avec ce nouveau pas des femmes vers la maîtrise de leurs corps.

«L'élévation morale, la sensibilité, la conviction de Simone Veil ont fait la différence»

Trois jours de débats, intenses, et le Journal de Genève peut sobrement titrer «Le projet de loi sur l’avortement est adopté», grâce à l’addition de voix communistes et socialistes à celles d’une partie de la majorité de droite. Son correspondant parisien reconnaît ce que l’adoption du texte doit à la personnalité et à l’habileté de la ministre: «C’est Mme Veil qui, par son élévation morale, sa sensibilité, sa conviction, sa combativité, a fait basculer la décision dans le sens des partisans de l’abandon du texte de 1920.» Alors que, selon les sources, 300 000 à 800 000 Françaises recouraient tous les ans à l’avortement clandestin, le nouveau texte légalise l’interruption de grossesse jusqu’à dix semaines après la conception, dans un établissement agréé, par un médecin, le corps médical ayant par ailleurs le droit de faire jouer la clause de conscience. Le Sénat donne son accord quelques semaines plus tard, et la loi entre en vigueur au début de l’année 1975.

La presse suisse continuera de suivre son application. En 1985, la Gazette de Lausanne reprend l’essentiel des neuf pages du  Monde pour en conclure que la loi Veil n’a abouti à aucun excès, ni baisse de la natalité. C’est de cette époque que datent les galons jamais démentis de la courageuse Simone Veil. Les portraits qui en sont faits lors de sa candidature à la présidence du Parlement européen en 1979 sont tous flatteurs. Comme l’écrit Le Nouveau Quotidien en 1995 : «Le combat fut cruel et sans merci. En politique, la morale n’existe pas, même en cherchant beaucoup. Mais c’est peut-être parce qu’elle a de la morale que le peuple la plébiscite. Le peuple seulement car les politiciens […] ne l’aiment guère. Sa fermeté, son assurance, son professionnalisme les gênent. Sa féminité et son judaïsme aussi, qu’on utilise comme caution morale quand c’est utile et qu’on rejette quand on n’en a pas besoin…»

 

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