Hommage

Simone Veil et la Suisse: l’ombre de 1945 à Nyon

C’est au Panthéon que reposera Simone Veil, à laquelle un hommage solennel de la République française a été rendu ce mercredi aux Invalides. «Le Temps» a retrouvé la trace de ce qui resta longtemps une blessure pour cette femme d’exception: son séjour à Nyon, en Suisse, à la fin d’août 1945

C’est une adolescente marquée à vie par des souffrances indicibles qui débarque du train, en gare de Cornavin à Genève, à la mi-août 1945. Simone Jacob, née le 13 juillet 1927 à Nice, vient d’avoir 18 ans. Deux mois plus tôt, le 23 mai 1945, la jeune femme, qui avait été arrêtée par la Gestapo en mars 1944, est revenue en France, de retour du camp de Bergen-Belsen. Avec sa sœur Madeleine, elles y ont passé leurs dernières semaines de déportation, après le camp d’extermination d’Auschwitz, puis Bobrek.

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Le typhus a emporté leur mère, et faillit terrasser Madeleine, sauvée de justesse par l’arrivée des soldats anglais. Dans plusieurs documentaires et livres, l’adolescente – devenue Simone Veil – racontera son effroi, alors, de ne trouver personne à qui raconter ce qu’elle venait de vivre. Le génocide commis contre les juifs est encore tu. En France, la police et l’administration, complices comme une grande partie de la population, préfèrent se murer dans un silence coupable. L’heure est à l’éloge des résistants. Le pays est à reconstruire. Les héros sont ceux que les Allemands déportèrent pour avoir pris les armes, ou lutté contre l’occupant.

Simone et sa sœur Denise

Deux jeunes femmes incarnent ce combat héroïque que les Français de l’après-guerre et les Suisses – voisins épargnés par ce conflit effroyable – portent alors au pinacle. La première est la nièce du général de Gaulle, Geneviève de Gaulle, dont le père Xavier (frère du fondateur de la France libre) a été nommé à la fin de 1944 consul général de France à Genève. Déportée à Ravensbrück pour faits de résistance, la jeune femme alors âgée de 25 ans est revenue de ce camp presque aveugle. Ensuite, remise sur pied sur les bords du Léman, elle entreprend une tournée de conférences pour récolter des fonds afin de venir en aide aux ex-déportées.

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A la gare de Cornavin par où transitent les convois rapatriant les déportés à destination du sud de la France, Geneviève de Gaulle a installé des centres de secours et d’aide. C’est sur l’un de ces quais qu’elle rencontre Denise Jacob, chancelante au sortir d’un wagon. Denise, née en 1924 (et décédée en 2013), est l’une des sœurs aînées de la jeune Simone. Engagée dans la Résistance, pour laquelle elle convoie des messages à bicyclette, la jeune femme a été arrêtée au début de 1944 par la Gestapo de Lyon dirigée par le sinistre Klaus Barbie. La France vient par ailleurs d’accepter l’ouverture des archives de son procès tenu en 1987. Denise Jacob a ensuite connu Ravensbrück, puis Mauthausen. Elle n’a jamais été identifiée comme juive. Simone et Denise, deux sœurs, deux tragédies parallèles.

Séjour de convalescence à Nyon

C’est Denise qui, de retour en France au même moment que sa jeune sœur, conseille à celle-ci de se joindre aux jeunes femmes résistantes déportées pour lesquelles Geneviève de Gaulle et d’autres organisent des séjours de convalescence en Suisse, en général en montagne. Cet épisode, que l’ancienne ministre racontera dans sa biographie Une vie, a été retracé en détail par les historiens Eric et Brigitte Monnier-Exchaquet dans leur ouvrage Retour à la vie. L’accueil en Suisse romande d’anciennes déportées françaises de la Résistance (1945-1947) (Editions Alphil).

Direction Nyon, où Simone Jacob est recensée le 17 août 1945 par le contrôle des habitants, autorisation 2625. La villa où elle réside, avec d’autres jeunes femmes – pour la plupart ex-résistantes –, est celle d’un banquier, Alfred Gonnet. Les frais de séjour et d’accueil sont assumés par les fonds rassemblés en Suisse par le «Don pour les victimes de la guerre», résultat d’une collecte nationale que beaucoup qualifieront ensuite de «rattrapage humanitaire».

Si nous n’avons pas parlé, c’est parce que l’on n’a pas voulu nous entendre, pas voulu nous écouter

Simone Veil

Mais l’histoire de ces femmes n’est pas celle de Simone. Même sa sœur «ne pourra jamais comprendre», dira-t-elle ensuite. Denise, comme Geneviève de Gaulle, parcourt les villes de France. Elles y retrouvent leurs camarades des anciens réseaux clandestins. Les procès des responsables de l’Occupation les amènent même à témoigner, à dire publiquement leurs souffrances. Pour les déportées juives qui ont échappé à la Shoah, rien. «Si nous n’avons pas parlé, c’est parce que l’on n’a pas voulu nous entendre, pas voulu nous écouter», dira plus tard Simone Veil-Jacob, devenue première présidente de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. «Parce que ce qui est insupportable, c’est de parler et de ne pas être entendu. C’est insupportable. Et c’est arrivé tellement souvent, à nous tous. Que, quand nous commençons à évoquer, que nous disons quelque chose, il y a immédiatement l’interruption. La phrase qui vient couper, qui vient parler d’autre chose. Parce que nous gênons. Profondément, nous gênons.»

Très sévère avec la Suisse

De Nyon, Simone Jacob ne partira pas vers Villars, Crans-Montana ou Caux. Elle restera deux semaines au bord du lac, outrée par l’accueil «de dames patronnesses» fait à ces jeunes femmes qui ont tant souffert dans leur corps, révulsée par les cours de dactylographie qui leur sont proposés alors que, de l’autre côté de la frontière, la France doit se reconstruire et réapprendre à vivre en paix avec ses cauchemars. «Tout cela la révoltait alors que d’autres déportées juives, elles aussi reçues au milieu des résistantes, ont apprécié ce séjour de repos, cette parenthèse après l’horreur», expliquent Eric et Brigitte Monnier-Exchaquet, qui ont retrouvé près de 200 de ces «pensionnaires».

Nyon, lieu de transit, restera la seule destination de Simone Jacob en Suisse, pays avec lequel ses relations, sans doute ternies par l’ombre de ce séjour, demeureront difficiles et compliquées. Longtemps, la femme politique française exprimera ses réserves sur l’attitude helvétique durant le conflit, décortiquée par le rapport de l’historien Jean-François Bergier publié en mars 2002.

Les deux historiens suisses n’ont pas pu la rencontrer pour leur livre paru en 2013, qu’ils lui ont adressé. «Nous avons essayé de la contacter par l’intermédiaire de sa sœur Denise. En vain. Son livre, très sévère sur ce séjour, avait définitivement fermé cette parenthèse helvétique qui, pour elle, fut celle de l’incompréhension absolue de la souffrance des déportées juives», poursuivent les auteurs. «Simone Veil nous a néanmoins autorisés à reprendre ce qu’elle avait écrit.» Le séjour en Suisse devait permettre aux ex-résistantes de retrouver le chemin de la vie. Pour Simone Jacob, rentrée à Paris à la fin d’août après deux semaines, il ne fut que le miroir de cette mort à laquelle elle venait d’échapper, et que personne, alors, ne voulait entendre et regarder en face.

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