Simulacre de référendum en Catalogne

Votation Le peuple catalan est appelé dimancheà se prononcersur l’indépendance de sa région

Un événement boiteux dontla légitimitéest discutée

La Catalogne doit-elle être un Etat? Cet Etat doit-il être indépendant? Après deux ans de promesses, d’atermoiements et de bras de fer avec Madrid, les quelque 5,4 millions de votants catalans sont appelés ce dimanche à répondre à cette double question – y compris les immigrés bénéficiant d’un permis de séjour et les 200 000 Catalans résidant hors d’Espagne. Plus de 8000 urnes seront disposées dans la quasi-totalité des municipalités de la région, la logistique et le dépouillement des suffrages devant être assurés par 40 000 volontaires. Rien, dans ce dispositif, n’a été improvisé.

Pour autant, avant même d’avoir lieu, «ce déploiement en faveur du droit à décider» (selon l’expression des nationalistes catalans) est boiteux. A la différence des précédents en Ecosse ou au Québec, l’Etat central espagnol s’oppose férocement à l’organisation d’un tel référendum d’autodétermination pour la simple raison, dit-il, que «la souveraineté appartient au peuple espagnol dans son ensemble et à lui seul» – comme le dit la Constitution de 1978. Madrid n’a donc pas eu de mal à convaincre les juges du Tribunal constitutionnel qui ont, à deux reprises, «suspendu» l’initiative du Govern, l’exécutif régional de Catalogne dirigé par le séparatiste Artur Mas.

Tout feu tout flamme, nationaliste aux accents volontiers messianiques, ce dernier avait fait de la tenue de cette consultation un point d’honneur. En décembre 2012, après une manifestation monstre à Barcelone en faveur du «droit à décider», il avait emporté des législatives anticipées sur la promesse de ce référendum. «Personne ne peut empêcher un peuple de se prononcer sur son destin», ne cesse-t-il depuis de répéter. D’autant qu’Artur Mas se sait soutenu par deux associations citoyennes indépendantistes très organisées – Omnium et l’Assemblée nationale de Catalogne, l’ANC – et par une majorité de l’opinion – d’après l’institut officiel CIS, 49,4% des Catalans souhaitent se séparer de l’Espagne, contre 32,3% préférant demeurer dans son giron.

Désireux de ménager la chèvre et le chou, Artur Mas a toutefois dû réviser son discours à la baisse. «La tenue d’un véritable référendum, jugé illégal et insensé par Madrid, aurait constitué un dangereux acte de désobéissance, analyse le juriste Perez Rojo. Il en allait aussi de l’image de sérieux de la Catalogne dans le monde.» D’où le fait que désormais, Artur Mas ne parle plus de «référendum» ou de «consultation», mais seulement de «processus participatif». «Ce n’est pas une question de loi, mais de liberté d’expression pour un peuple», a proclamé vendredi le leader nationaliste. En clair, cette initiative n’a pas de valeur juridique en soi, son objectif est de mettre en scène une forme de souveraineté exercée par les Catalans.

Dans cette bataille, chaque camp a intérêt de ferrailler à fleurets mouchetés. Pour tranquilliser Madrid et éviter une possible intervention policière, Artur Mas a promis de laisser agir les organisations civiles – même si la page web de son exécutif promeut sans fard la consultation. De son côté, le chef du gouvernement central, Mariano Rajoy, a aussi abaissé la tension: «Pas d’objection à ce que des citoyens s’expriment, mais les autorités, obligées par la loi commune, doivent rester neutres.» Aux yeux du politologue Enrique Gil Calvo, il s’agit avant tout d’une manœuvre: «Madrid cherche ainsi à désamorcer la rage de très nombreux Catalans ne comprenant pas qu’on ne les laisse pas voter. L’objectif est de limiter leur mobilisation dimanche.»

Sur le terrain, en Catalogne, les esprits sont moins apaisés. Chaque jour, la télévision autonome TV3 retransmet des débats virulents opposant, parmi les tenants de la consultation (70% des Catalans y sont favorables), ceux qui acceptent un simulacre de référendum sans autres exigences, et ceux qui veulent ardemment que ce vote ait des conséquences palpables. Parmi ces derniers figurent le leader séparatiste d’Esquerra, Oriol Junqueras, et Carme Forcadell, la présidente de l’ANC; tous deux estiment que, si la participation est massive – au-delà de 50% de l’électorat –, l’exécutif a «le devoir de convoquer des élections anticipées», dans lesquelles doit exister une liste commune pro-indépendance. En face, les Catalans «espagnolistes», opposés à cette consultation, comptent aussi faire entendre leur voix ce dimanche. Pour l’analyste Carlos Villarejo, qui les soutient, «cette mascarade de référendum est une manipulation des nationalistes au pouvoir, qui écartent ceux qui pensent différemment sans jamais obéir au principe de neutralité».

«Ce n’est pas une question de loi, maisde liberté d’expression pour un peuple»

«Une manipulationdes nationalistesau pouvoir»