Le président américain Donald Trump et son homologue nord-coréen Kim Jong-un se retrouvent mardi à Sentosa, une île au large de Singapour autrefois connue comme un repaire de pirates et aujourd’hui dominée par un casino et un parc d’attractions Universal Studios. Leur sommet historique débutera à 9h à l’hôtel Capella, un édifice mi-moderne, mi-colonial dessiné par l’architecte britannique Norman Foster.

Les deux hommes passeront d’abord quelques instants en tête-à-tête, avant d’être rejoints par des membres de leur délégation pour des pourparlers et un déjeuner de travail. Côté américain, celle-ci comprend le secrétaire d’Etat Mike Pompeo, le conseiller à la sécurité John Bolton et l’ambassadeur américain aux Philippines Sung Kim, un vétéran des discussions avec Pyongyang. Kim Jong-un sera pour sa part accompagné de sa sœur Kim Yo-jong, qui avait déjà représenté son pays lors des Jeux olympiques de Pyeongchang en février.

Lire aussi: Trump et Kim sont arrivés à Singapour, avant une rencontre à l’issue incertaine

Il a également emmené dans ses valises le ministre des Affaires étrangères Ri Yong-ho, le ministre de la Défense No Kwang-chol et Kim Yong-chol, un ancien chef du renseignement qui s’était rendu à New York en amont du sommet pour rencontrer Mike Pompeo.

Plusieurs séances marathons

Il s’agit de la première rencontre entre un président américain et un leader nord-coréen. Depuis son accession au pouvoir en 2011, Kim Jong-un ne s’était jamais aventuré aussi loin de chez lui. Les deux hommes sont arrivés dans la ville du Merlion dimanche, Donald Trump à bord de son avion présidentiel et Kim Jong-un dans un jet privé prêté par Pékin. Ils résident dans le quartier diplomatique de Tanglin. Leurs hôtels – le Shangri-La pour les Américains et le St. Regis pour les Nord-Coréens – sont distants d’à peine dix minutes à pied.

Lire également: Singapour se profile comme une ville de paix

Lundi, les deux délégations ont mené plusieurs séances marathons à l’hôtel Ritz Carlton pour tenter de se mettre d’accord sur une déclaration finale. «En diplomatie, lorsque les discussions se poursuivent la veille d’un sommet, ce n’est pas bon signe, juge Go Myong-hyun, un expert de la Corée du Nord à l’Asan Institute for Policy Studies de Séoul. Cela signifie qu’elles achoppent sur certaines différences irréconciliables.» Ces derniers jours, Donald Trump a cherché à minimiser les attentes face à l’issue du sommet, indiquant qu’il s’agissait d’un «processus» qui pourrait «prendre un peu de temps».

Le principal point de désaccord entre les deux pays porte sur la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Les Etats-Unis réclament l’abandon complet et irréversible du programme nucléaire de Pyongyang. Ils veulent aussi pouvoir mener des inspections pour vérifier le respect de ces engagements.

«Mais le camp américain est lui-même divisé entre une faction dirigée par John Bolton, qui veut que Pyongyang renonce à son programme nucléaire sur le champ, et une aile modérée, incarnée par Mike Pompeo, qui estime que cela se fera par étapes et sur la durée», indique Marc Lanteigne, spécialiste de la politique sécuritaire de la Corée du Nord à l’Université Massey en Nouvelle-Zélande.

Dénucléariser le Nord et le Sud

La Corée du Nord, qui a mené plusieurs essais nucléaires ces derniers mois et démontré que ses missiles étaient désormais capables d’atteindre le continent américain, a laissé entendre qu’elle pourrait renoncer à son arsenal lors d’une rencontre avec des émissaires sud-coréens en avril. «Mais elle n’a pas articulé de date», rappelle Go Myong-hyun. Et elle a tenu des propos contradictoires depuis, évoquant en mai «une dénucléarisation synchronisée et par étapes de la péninsule coréenne», ce qui signifie pour Pyongyang que les Etats-Unis renoncent aussi à défendre la Corée du Sud et à menacer le Nord avec ses propres armes nucléaires.

L’autre grand thème abordé lors du sommet sera les sanctions imposées par l’ONU à la Corée du Nord. Celles-ci ont été durcies en septembre pour inclure les importations de pétrole et la Chine, le principal partenaire commercial de Pyongyang, s’est mise à les appliquer avec zèle. «L’économie nord-coréenne en a souffert», dit Marc Lanteigne. Kim Jong-un cherchera donc à convaincre Donald Trump de les lever. Ce dernier pourrait accéder à sa demande. «Mais il exigera que la Corée du Nord entame d’abord son processus de dénucléarisation», pense le chercheur.

Si les deux hommes ne parviennent pas à trouver un accord sur la question nucléaire, ils pourraient se rabattre sur une déclaration signalant la fin du conflit entre les Etats-Unis et la Corée du Nord. L’armistice signé en 1953 à l’issue de la guerre de Corée n’a en effet jamais été transformé en accord de paix.

Pour Kim Jong-un, ce serait une façon de s’assurer que les Etats-Unis ne vont pas chercher à faire tomber son régime. «Il a très peur de cela, note Marc Lanteigne. Lorsque John Bolton a comparé la Corée du Nord à la Libye, dont le dictateur Mouammar Kadhafi a été renversé et tué après avoir renoncé à son arsenal nucléaire, cela a failli faire dérailler le sommet.» Pyongyang espère aussi que cela obligerait les Etats-Unis à rapatrier ses 28 500 soldats stationnés en Corée du Sud.

Promenade nocturne pour Kim Jong-un

Lundi soir, les rues de Singapour étaient étrangement calmes. Plusieurs routes avaient été bloquées à l’aide de barricades jaunes et des checkpoints avaient été installés dans le périmètre des hôtels où résident les deux délégations. Singapour a déployé plus de 5000 policiers, ainsi que son contingent de Ghurkas népalais, pour assurer la sécurité du sommet. Des membres des services secrets américains et des gardes nord-coréens portant des badges avec le visage de Kim Jong-un ont également été aperçus.

Au centre-ville, non loin de la rivière, des Singapouriens buvaient des bières sous une tonnelle abritant des maisons de marchands chinois restaurées. Un bar appelé Escobar y servait un cocktail Kim à base de soju et un cocktail Trump à base de bourbon. Des drapeaux américains et nord-coréens flottaient au-dessus des tables. Pendant ce temps, à quelques centaines de mètres de là, Kim Jong-un visitait Gardens by the Bay, un immense jardin botanique futuriste, au cours d’une promenade nocturne en compagnie de sa sœur.