Le 15 mars, Singapour semblait sur le point de dominer l’épidémie de Covid-19. La ville-Etat comptait à peine 200 cas, grâce notamment à une politique agressive de traçage des contacts des personnes infectées. Mais durant le mois d’avril, la machine s’est enrayée. La seule journée du 20 avril, le petit territoire a enregistré 1426 nouvelles infections. Il en compte désormais 14 423.

Or l’immense majorité de ces cas sont des travailleurs migrants occupant des logements densément peuplés. Singapour en héberge 1 million, provenant pour la plupart d’Inde, du Bangladesh et d’Indonésie. Parmi ceux-ci, 323 000 vivent dans des dortoirs. «Ils œuvrent pour la plupart sur les chantiers ou dans l’industrie navale, construisant des bateaux ou des plateformes pétrolières», détaille Nicholas Harrington, un sociologue qui a mené plusieurs études auprès de ces travailleurs.

Travailleurs invisibles

Les vastes structures qui les hébergent – certaines peuvent accueillir 10 000 personnes – sont situées dans des zones industrielles éloignées du centre-ville. «Cela rend ces travailleurs pratiquement invisibles aux yeux de la population», estime Mohan Dutta, un professeur de communication de l’Université Massey, en Nouvelle-Zélande, qui est en contact régulier avec ces migrants.

Cela explique pourquoi les autorités singapouriennes, qui ont mis sur pied un vaste dispositif pour identifier, tester et isoler tous les cas suspects de Covid-19, ont omis de s’intéresser à cette catégorie de résidents, laissant les opérateurs privés des dortoirs libres décider des mesures à prendre pour éviter la propagation de la maladie.

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Cela a créé «une bombe à retardement», estime Tommy Koh, un ancien diplomate et commentateur politique. Les travailleurs migrants «vivent entassés comme des sardines dans des dortoirs surpeuplés dignes du tiers-monde», écrit-il sur Facebook.

Distanciation sociale illusoire

Mohan Dutta décrit des chambres hébergeant de 12 à 20 hommes sur des lits superposés, avec pratiquement aucun espace personnel. «Il y a en général une douche et cinq toilettes pour une centaine de personnes», précise-t-il. Des photos prises par les résidents montrent des urinoirs qui débordent, des cuisines communes remplies de cafards et de longues queues devant les salles de bains. «Dans ces conditions, vouloir mettre en place des mesures de distanciation sociale est complètement illusoire», note Nicholas Harrington. Un dortoir, appelé S11, compte à lui seul 2275 cas de Covid-19.

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La précarité dans laquelle vivent les travailleurs migrants a aussi contribué à propager la maladie dans leurs rangs. «Lorsque vous vous êtes endetté pour venir à Singapour, que vous avez vendu votre lopin de terre ou pris un emprunt à un taux d’intérêt exorbitant pour financer les frais d’agence, que vous ne gagnez que 500 à 750 dollars (340 à 515 francs) singapouriens par mois, à peine de quoi renvoyer de l’argent à vos proches, vous n’allez pas prendre un jour de congé juste parce que vous ne vous sentez pas très bien», détaille Mohan Dutta. Certains employeurs licencient ou amendent les travailleurs qui manquent à l’appel pour cause de maladie.

Dortoirs de fortune

Une fois que l’ampleur de la catastrophe est devenue apparente, les autorités singapouriennes ont agi rapidement. Une vingtaine de dortoirs ont été placés en isolement complet, ce qui signifie que les travailleurs n’ont pas le droit de sortir de leur chambre. Une équipe de médecins et de soldats a aussi été déployée sur place pour tester les travailleurs migrants. Et 7000 ouvriers – ceux qui travaillent pour les infrastructures critiques du pays comme l’industrie pétrolière – ont été déplacés dans des dortoirs de fortune dans des parkings couverts, des tours en construction ou sur des navires au large de Singapour. Le reste de la ville a été placé en semi-confinement jusqu’au 1er juin.

Mohan Dutta a mené des interviews avec 43 migrants coincés dans leurs dortoirs. «La plupart sont anxieux et déprimés, dit-il. Ils ont peur d’attraper la maladie en raison des conditions surpeuplées dans lesquelles ils vivent, de perdre leur emploi ou de ne pas être payés pour les semaines qu’ils auront passées en isolement.»