revue de presse

Le site internet de «Charlie Hebdo» s’est fait pirater

Le magazine satirique français en remet une couche, avec de nouvelles caricatures du Prophète. Liberté d’expression ou provoc? Le débat est relancé, et le fossé se creuse. Le site du magazine est bloqué, il a été piraté

Diffusion d’un navrant navet anti-islam, que caricature génialement ce mercredi Burki dans 24 heures, avec un barbu occupant la place du fameux lion rugissant du logo de la MGM; assassinat de l’ambassadeur américain à Benghazi, en Libye; des manifs dans le monde entier, en Egypte, en Iran, au Liban, en Inde; et mardi cet attentat vengeur à Kaboul: le fossé des civilisations se creuse. Et puis «Julie Lescaut», la brave Véronique Genest – qu’on aimait bien jusqu’ici – qui affiche son islamophobie sur son compte Twitter. Le monde est-il devenu fou? Et pour couronner le tout, c’est le magazine satirique Charlie Hebdo qui en remet une couche ce mercredi en affichant la nouvelle «une» qui met tout le monde sur les nerfs depuis mardi.

D’ailleurs, le site internet de «Charlie» est inaccessible ce mercredi matin, et sa page Facebook est submergée de commentaires, positifs ou négatifs, sur les caricatures du Prophète publiées par l’hebdomadaire. Le directeur, Charb, a annoncé que le site avait «été piraté» après l’annonce de la publication de caricatures du prophète Mahomet.

Qu’y découvre-t-on, après l’affaire des caricatures en 2006, après son numéro «Charia Hebdo» en 2011 et après l’incendie de ses locaux qui s’en suivit? De nouvelles caricatures du prophète Mahomet – «en position osée», décrit RTL – et des dessins qui «choqueraient ceux qui vont vouloir être choqués en lisant un journal qu’ils ne lisent jamais», selon son directeur, Charb, qui s’est justifié devant les caméras de iTélé. «L’hebdomadaire récidive» donc, dit Le Huffington Post. «La une donne le ton. Après Innocence of Muslims [le fameux film anti-islam], «Charlie» annonce en une et avant-première la sortie d’Intouchables 2, écrit la rédaction en présentant son nouveau numéro sur Twitter.»

«Pour calmer le jeu»

Elle met en scène un rabbin poussant un imam en fauteuil roulant: «Faut pas se moquer», disent en chœur les deux personnages. «En guise de teasing, sur son mur Facebook», l’hebdo, cité par Le Nouvel Observateur, a tenu à préciser: «Pour calmer le jeu après le film Innocence of Muslims, «Charlie» annonce avant tout le monde la sortie d’Intouchables 2! Egalement dans le journal, les paradis fiscaux de Bernard Arnault, les religieux qui s’engagent pour le mariage homo, et la presse lèche-cul qui remplace la presse d’opinion. Dès demain en kiosques!» Dans la nuit de mardi à mercredi, les locaux parisiens du journal ont été placés sous protection policière. On comprend pourquoi.

Depuis, et avant même la publication du numéro, explique la Tribune de Genève, le pouvoir politique est sens dessus dessous en France: «Le premier ministre […], Jean-Marc Ayrault, a indiqué dans un communiqué qu’il désapprouvait «tout excès» et appelé à la «responsabilité». Le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, interrogé alors qu’il se trouvait au Caire […], s’est aussi prononcé «contre toute provocation». De son côté, le recteur de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, a lancé un «appel au calme» et demandé «à ne pas verser de l’huile sur le feu».» Un peu tard sans doute.

«Minable»

Mais pour le blog «Le Western culturel» de Courrier international, c’est «incroyable! Un gouvernement français condamne un journal français.» Cela donne raison à Salman Rushdie, qui «a déclaré la semaine dernière que la liberté d’expression régressait car les Etats cédaient devant les intégristes. Dans la même semaine, on saura que Salman Rushdie est à nouveau menacé de mort pour son livre et qu’un hebdo français est pointé du doigt par un gouvernement de gauche. Le changement c’est maintenant. La lâcheté c’est tout de suite. Ça n’aide pas les habitants des pays arabes qui se battent contre les salafistes, ce genre de position. Minable.»

Car «la liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas», lit-on sur le blog «Champs-Elysées» de RTL Info Belgique. «Ce n’est pas devise de Charlie Hebdo mais celle du Canard enchaîné, toutefois le raisonnement est identique, ce n’est pas parce qu’une poignée de barbus défilent place de la Concorde qu’un journal libre dans un pays libre doit s’autocensurer. Charlie assume.» Au contraire, «Charlie Hebdo se convertit au commerce du blasphème», estime un blogueur du site Mediapart, qui l’attaque un peu maladroitement mais violemment: «Ces caricatures, pas seulement n’aideront pas les musulmans à s’émanciper des aliénations nombreuses dues à l’emprise de la religion sur la société, mais vont plutôt renforcer le repli sur soi par une réaction de défense naturelle.»

Alors, «provoc ou liberté d’expression?»: c’est le site Rue89 qui pose la bonne question. «Charlie Hebdo est évidemment dans son rôle traditionnel. L’héritier du «bal tragique à Colombey», de quelques blagues bien salaces sur les curés et d’un mauvais goût assumé sur tout ce qui bouge, ne pouvait pas s’autocensurer et renoncer à caricaturer ce prophète qui agite (de nouveau) la planète. Irresponsable? Sans doute, mais qui a déjà demandé à un hebdo satirique d’être «responsable»? […] Accrochez-vous, la semaine va être dure, et, à l’arrivée, tout le monde risque d’être perdant.»

«Une fragilité intense»

Et pendant ce temps, bien caché en pages intérieures derrière un Darius Rochebin – rebelote! – qui parade à la «une» de L’Illustré sorti ce mercredi, Tariq Ramadan (dont le frère Hani s’exprime ce mercredi dans les pages Débats du Temps) pense qu’on se trouve «dans un processus de bombe à retardement potentielle». Voilà qui va rassurer… Dans une longue interview, l’islamologue suisse d’origine égyptienne se dit «inquiet» parce qu’il voit un Moyen-Orient avec «des sociétés qui se sont libérées» et qui «ont besoin de temps et de stabilité pour aller vers la démocratisation. L’équation salafiste tend à déstabiliser les processus. On est dans une fragilité intense. N’importe quelle attaque peut tout déstabiliser.» On notera au passage: «l’équation salafiste».

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