«La situation est sous contrôle à Ferguson»

Etats-Unis Le maire admet qu’il y a des problèmesdans sa ville

Mais il se dit rassuré par la présence des gardes nationaux

La fête de Thanksgiving a eu un goût amer à Ferguson. Jeudi, l’avenue de West Florissant, une artère commerciale qui traverse cette petite ville du Missouri, dans la banlieue de Saint-Louis, n’était plus la même. Huit bâtiments incendiés, des magasins pillés ou détruits, les habitants se demandent désormais si le quartier va s’en remettre. C’est à quelques centaines de mètres de là que Michael Brown, un Afro-Américain de 18 ans, non armé, fut abattu par un policier blanc, Darren Wilson, le 9 août dernier. Un policier que la justice du comté de Saint-Louis a décidé de ne pas poursuivre pénalement.

Illustration des dégâts: même le bureau d’Antonio French, un politique très actif sur les réseaux sociaux et très verbal au cours de ces dernières semaines à l’approche de la décision d’un grand jury qui est tombée lundi soir, a été saccagé.

Au sein de la communauté noire de Ferguson, la colère et les frustrations demeurent. Sous l’impulsion de la star du hip-hop Russell Simmons, des appels au boycottage de «Black Friday», la journée annuelle des soldes aux Etats-Unis, ont été lancés pour souligner les disparités socio-économiques entre Blancs et Noirs qui demeurent manifestes aussi bien à Ferguson que dans le reste du pays. Jeudi, sous la surveillance des forces de l’ordre locales renforcées par près de 2200 gardes nationaux, Ferguson semblait relativement calme. Un peu plus de trois jours après les premières émeutes provoquées par l’acquittement de Darren Wilson, le maire de Ferguson, James Knowles, livre au Temps son analyse de la situation.

Le Temps: Quel est votre état d’esprit après les violences qui ont ravagé Ferguson depuis lundi?

James Knowles: J’ai désormais confiance dans notre capacité d’assurer la sécurité des citoyens et des commerces de Ferguson. Même si l’hôtel de ville est un peu endommagé, nous avons tout sous contrôle grâce aussi à l’aide des gardes nationaux. Mais je dois avouer que nous avons été surpris par l’ampleur des émeutes. Nous savions que certains individus allaient recourir à la violence, mais nous avons sous-estimé leur nombre. Même les forces de police n’en croyaient pas leurs yeux. La situation est désormais stable.

– Le quartier où des commerces ont été saccagés et où Michael Brown a été tué est très majoritairement afro-américain. La ségrégation raciale a-t-elle été un facteur aggravant dans les événements de Ferguson?

– En vingt ans, Ferguson a beaucoup changé. Elle était à majorité blanche auparavant, elle est désormais à majorité afro-américaine. De nombreux jeunes sont venus s’y établir. 67% de la population est noire. Par rapport à la région, cela montre que nous avons agi pour maintenir une communauté intégrée. Dans les environs de Ferguson, les communautés sont à 95% afro-américaines. Même si certains sont partis, de nombreux Blancs ont décidé de continuer à vivre dans notre ville. Mais il y a toujours des citoyens qui ont le sentiment de ne pas appartenir à la communauté. Mais les frustrations au sujet des questions raciales ne se limitent pas à Ferguson, elles touchent le pays entier. Je dirais même que divers problèmes raciaux ailleurs en Amérique ont eu un écho ici.

– Une étude réalisée par le chercheur Richard Rothstein, de l’Economic Policy Institute, relève que les politiques publiques discriminatoires tant fédérales que locales sont les causes profondes des problèmes de Ferguson.

– A Ferguson, certains habitants ont souhaité quitter des bâtisses vieilles de plus de cent ans et profiter de nouvelles opportunités ailleurs. Si certains quartiers ont une plus forte concentration d’Afro-Américains, c’est en raison de la croissance des zones périurbaines. C’est une tendance générale aux Etats-Unis.

– A l’exécutif municipal, seul un élu sur cinq est Noir. Pourquoi une telle sous-représentation?

– La participation aux élections dans le Missouri a toujours été basse. Une petite ville comme Ferguson ne fait pas exception. La raison de cette sous-représentation n’est pas tant due au manque de participation de l’électorat noir, mais au fait que celui-ci ne présente pas de candidats. Par le passé, deux candidats noirs se sont présentés. Ils ont tous deux été élus.

– Voyez-vous d’autres facteurs que la question raciale dans l’explosion de violence de cette semaine?

– Les disparités socio-économiques à Saint-Louis et dans les environs touchent plus fortement les Afro-Américains. C’est un facteur majeur de frustration comme l’est le système éducatif qui ne leur offre pas les mêmes chances. Nous nous appliquons à réduire les écarts entre les communautés.

– Les écoles publiques de Ferguson sont très fortement ségréguées avec plus de 90% d’Afro-Américains. N’est-ce pas l’un des facteurs de frustration dont vous parlez?

– Les arrondissements scolaires ont été dessinés par les politiques bien avant que les Afro-Américains viennent s’installer en nombre à Ferguson. S’il y a ségrégation, cela n’a pas été intentionnel. C’est le résultat de l’évolution et de la croissance de la région. Cela relève aussi des disparités économiques. Si les Blancs envoient davantage leurs enfants à l’école privée, c’est précisément parce qu’ils ont davantage de moyens.

– Quel soutien avez-vous obtenu de l’administration Obama et du ministre de la Justice, Eric Holder, qui est venu à Ferguson en août après la mort de Michael Brown?

– Nous attendons toujours le résultat de l’enquête que le Ministère de la justice est en train de mener (sur d’éventuelles violations des droits civiques de Michael Brown).

– Comment Ferguson va-t-elle panser ses blessures?

– Depuis une centaine de jours, nous avons engagé un dialogue avec la communauté. Mais le dialogue doit être régional voire national et porter sur les problèmes systémiques qui minent les Etats-Unis. On sait que la police n’est pas aimée tant ici que dans le reste du pays. C’est aussi le résultat d’une culture télévisuelle populaire qui exacerbe ce sentiment.