Le spectre de la guerre civile menace-t-il à nouveau d’embraser la Macédoine? «La Constitution et ma conscience m’interdisent de confier la charge de former un gouvernement à une personne ou un parti dont le programme prône l’atteinte à la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de la Macédoine», a expliqué mercredi le Président Gjorge Ivanov, lors d’une conférence de presse, provoquant un vent de panique dans le petit pays. Deux jours plus tôt, le chef de l’opposition Zoran Zaev avait présenté la liste des 67 députés le soutenant, sur les 120 que compte le Parlement. Outre les élus de son Alliance des sociaux-démocrates (SDSM), ce dernier a reçu le soutien de dix-huit députés des partis albanais. Chaque soir depuis le début de la semaine, quelques centaines de manifestants défilent dans les rues de Skopje pour dénoncer cette alliance, à l’appel d’obscures organisations nationalistes. Ils s’opposent à toute médiation occidentale, dénonçant les «fascistes» de l’Union européenne et de l’Otan. Mardi, deux journalistes de la télévision macédonienne A1 ont été violemment agressés.

En janvier, les partis albanais de Macédoine s’étaient réunis à Tirana pour adopter une «plateforme» qui réclame des doits accrus pour leur communauté, notamment la reconnaissance de l’albanais comme langue officielle sur tout le territoire du pays, au côté du macédonien. Ces revendications ont été acceptées par le SDSM, mais les nationalistes du VMRO-DPMNE, au pouvoir depuis 2006, ne manquent pas de dénoncer l’immixtion de l’Albanie voisine dans les affaires intérieures de Skopje et dénoncent une «menace séparatiste». Le VMRO-DPMNE a pourtant lui-même toujours gouverné avec un partenaire albanais, et les accords d’Ohrid, qui ont mis fin au conflit armé de 2001, prévoient déjà de larges droits pour la minorité albanaise, qui représente entre 20% et le quart de la population du petit pays. Mercredi, les Premiers ministres d’Albanie et du Kosovo ont condamné la décision du Président Ivanov. «L’albanais n’est pas la langue de l’ennemi, mais celle de la population d’une partie de la Macédoine», s’est indigné Edi Rama depuis Tirana. «Sans les Albanais, il n’y a pas de Macédoine.»

Sévère contre-performance

Lors des élections du 11 décembre dernier, le VMRO-DPMNE a enregistré une sévère contre-performance, n’obtenant que 51 députés, et s’est retrouvé dans l’impossibilité de former une majorité. Cette défaite a du mal à passer. «Depuis les élections de décembre, le VMRO-DPMNE a accentué ses pressions contre la société civile, accusée de former une cinquième colonne, le parti de l’étranger», déplore Fani Karanfilova, directrice de la Fondation Open Society en Macédoine. L’ancien Premier ministre Nikola Gruevski, l’homme fort du VMRO-DPMNE, avait annoncé en janvier qu’il fallait entreprendre la «dé-soroïsation» du pays, et les comptes de 22 organisations non-gouvernementales ont été contrôlés par l’administration fiscale.

Priorité à la «stabilité»

Face au durcissement du régime du VMRO-DPMNE, l’opposition avait choisi la rue pour se faire entendre. La Macédoine a connu aux printemps 2015 et 2016 de vastes mouvements de protestation, qui dépassaient largement les rangs sociaux-démocrates. Il a fallu la médiation de l’Union européenne (UE) pour imposer au parti au pouvoir les élections anticipées de décembre dernier, même si Bruxelles, est restée relativement peu active face à la crise dans laquelle s’enfonçait le pays. La priorité absolue de l’Union européenne a toujours été la «stabilité» de la Macédoine, le pays se trouvant sur la route des réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe occidentale. Le régime de Nikola Gruevski avait su se rendre indispensable, effectuant un rapprochement marqué tant avec la Russie de Vladimir Poutine qu’avec les pays conservateurs européens du «groupe de Visegrád».

Eternel jeu de dupes

Zoran Zaev a dénoncé le «coup d’État constitutionnel» du Président de la République, tout en appelant ses sympathisants «à ne pas succomber aux provocations et à rester du côté de la démocratie». Sur Twitter, l’ambassadeur américain à Skopje, Jess Baily, s’est dit «préoccupé que le Macédoine s’éloigne des principes de la démocratie et de l’État de droit, valeurs fondamentales de l’Otan». Et comme toute occasion est bonne dans les Balkans pour un éternel jeu de dupe diplomatique, le ministère des Affaires étrangères russe n’a pas tardé à répliquer, soulignant qu’il était «nécessaire de mettre un terme à cette intervention étrangère dans les affaires de la Macédoine». Jeudi en fin d’après-midi, la Commissaire européenne Federica Mogherini a rencontré à Skopje les représentants de tous les partis politiques, mais sans parvenir à dégager une solution à la crise.

Depuis 2001, jamais le petit pays n’a semblé si près de l’abîme. «Notre société est profondément fracturée selon des clivages politiques», estime Aleksandra, une militante de la société civile de la ville de Kumanovo. «Je ne pense pas que des affrontements interethniques soient encore possibles, mais au sein même de la communauté macédonienne, les tensions ne font que croître». La peur est en tout cas, une fois de plus, le sentiment le mieux partagé par tous les habitants du pays.