Le Temps: Le président Kostunica veut un procès de Milosevic à Belgrade. Le TPI veut le juger à La Haye. Est-ce négociable?

Claude Jorda*: – Tout système juridique international doit pouvoir aussi juger des dirigeants. Sans cela, à quoi bon créer des tribunaux ad hoc et une Cour pénale internationale! Nous attendons l'arrestation et la livraison de Milosevic et de ses quatre coaccusés, sans parler de la quinzaine de fugitifs qui se trouvent sur le territoire de la RFY. Le principe est clair: ces individus sont poursuivis pour crimes de guerre, et le TPI a la primauté sur les juridictions nationales. Ceci étant, nos statuts prévoient, sur décision des juges, la délocalisation de procès pour certaines audiences et pour des raisons pratiques. Mais en l'état, pouvez-vous imaginer la tenue d'un procès pour crimes contre l'humanité au Palais de justice de Belgrade avec trois juges du TPI siégeant? Quid de la sécurité physique et mentale nécessaire à un acte de justice? Cela me semble irréalisable à l'heure actuelle. Slobodan Milosevic devra être jugé à La Haye, et nulle part ailleurs.

– Vous réclamez le soutien des Quinze pour faire pression sur Belgrade. Ne prêchez-vous pas dans le désert?

– C'est un domaine complexe. Quand le régime venait de changer, nous avons fait preuve d'une grande compréhension en disant que nous étions prêts à attendre, sans réclamer de comparution immédiate. Or, j'entends les déclarations du président Kostunica selon lequel le TPl serait invalidé par la partialité de son action. L'administration Bush maintient ses conditions d'aide financière liée à la coopération avec le Tribunal de La Haye. Les Quinze ont une autre doctrine en la matière. Je ne peux pas commenter cette attitude.

– A quel moment, et en fonction de quoi, demanderez-vous au Conseil de sécurité de prendre des sanctions contre la RFY pour refus de coopération avec le Tribunal?

– Quand cela sera opportun, ce qui n'est pas encore le cas. C'est au procureur de m'en parler, en fonction de l'avancée de ses enquêtes et des négociations qu'elle mène avec Belgrade. Si dans les semaines ou les mois qui viennent nous n'avons aucun signal, nous en référerons au Conseil de sécurité.

– Pensez-vous que les récentes redditions de Biljana Plavsic et Blagolje Simic ouvrent une ère plus large de reddition au TPI?

– Ce que je constate surtout, c'est qu'une autre ère semble fermée, celle des arrestations. Nous n'avons pas eu une seule interpellation depuis juin dernier. Nous sommes inquiets, et nous l'avons dit à Lord Robertson (secrétaire général de l'OTAN, ndlr). Or, si toutes les réformes auxquelles je travaille se concrétisent [afin d'accélérer les procédures] nous arriverons «en rupture de stock» judiciaire en juillet 2002. Tous les procès auront commencé, et nous serons en attente d'inculpés.

*Claude Jorda participe vendredi soir à une conférence sur le thème «Justice, histoire et réconciliation» au Théâtre Saint-Gervais à Genève dès 20 h.